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Richard Corben génie de la couleur

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Godot
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Godot

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docteur honoris causa
docteur honoris causa

Je découvre et je dois dire que je suis épaté par sa maîtrise du noir et blanc (avec les dégradés de gris).

Par contre, j'ai beaucoup de peine avec sa mise en couleur, si particulière Neutral

Raymond

Raymond
Admin

Pendant sa période underground, Richard Corben en était encore au stade des essais pour l'utilisation de la couleur, mais il a tout de suite montré une grande originalité

On verra ce que tu penses des récits publiés chez Warren au milieu des années 70, car c'est à ce moment-là qu'il a mis au point sa technique.  Wink


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Raymond

Raymond
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Je continue avec When the Dreams collide et j'en arrive à la page 5.

Nous sommes toujours en plein rêve mais nous y découvrons cette fois-ci deux personnes. Le titre commence à prendre tout son sens et plutôt que des "rêves qui s'entrechoquent", on a l'impression que les deux rêves ont complètement fusionné.

Richard Corben génie de la couleur - Page 3 Dream-14

Plutôt que leurs rêves, ce sont bien les deux personnages qui se "bousculent".

Richard Corben génie de la couleur - Page 3 Dream-15


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Raymond

Raymond
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En fait, il n'y a pas vraiment de suspense pour savoir qui va gagner ? Le pseudo-Superman se prend une belle baffe et le curé (dont la face obscure a été dénoncée) sombre dans le ridicule

Richard Corben génie de la couleur - Page 3 Dream-16

On peut se demander si Corben a reçu une éducation religieuse car ... il semble avoir envie de prendre sa revanche.  Wink

Richard Corben génie de la couleur - Page 3 Dream-17

Vous remarquerez au passage que la jeune fille est habillée comme une hippie, et que la BD est à nouveau signée "Gore". Ce sont des indices qui ne trompent pas ! Derrière cette banale petite pochade, il y a une véritable contestation de la morale publique américaine des années 60. Corben se considère comme un "freak", même s'il n'est pas certain qu'il l'ait vraiment été (il vivait plutôt bourgeoisement à Kansas City avec sa femme et sa fille).


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55Richard Corben génie de la couleur - Page 3 Empty PERIODE UNDERGOUND Sam 2 Jan - 10:55

Raymond

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Et pour clore la présentation de cette période underground, voici dans quels albums français vous pouvez trouver toutes ces vieilles histoires de Corben. Ils sont malheureusement tous assez anciens (années 70) et plutôt coûteux. On les trouve plus ou moins facilement sur les sites de vente du Web.

Richard Corben génie de la couleur - Page 3 Album-13                         Richard Corben génie de la couleur - Page 3 Album-14                            Richard Corben génie de la couleur - Page 3 Album-15

L'album Rolf a connu deux éditions. La première édition en noir et blanc est plus jolie, car cette longue histoire de 30 pages est parue originellement sous cette forme, mais la réédition couleur a aussi de l'intérêt car elle contient un petit récit complémentaire que l'on ne trouve pas ailleurs. C'est pourquoi j'ai gardé les deux albums.   Wink

Richard Corben génie de la couleur - Page 3 Album-16                    Richard Corben génie de la couleur - Page 3 Album-17

On trouve aussi ces récits dans divers journaux comme Actuel, et surtout dans l'Echo des Savanes Spécial USA où l'on peut trouver presque toutes les BD connues (en noir et blanc seulement). La bibliographie de ces histoires dans les journaux francophones se trouve dans le site MuutaNet, qui est un outil indispensable pour tous les amateurs de Corben.

https://muuta.net/wp/others/fra/eds-fra/#20

http://muuta.net/wp/others/fra/actuel-fra/

Et puis, les puristes pourront bien sûr essayer de rechercher les comic books d'origine, ce qui doit être une tâche sans fin. Je ne fais évidemment pas partie de cette catégorie.


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56Richard Corben génie de la couleur - Page 3 Empty PERIODE WARREN Dim 3 Jan - 16:00

Raymond

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Dès les années 50, Richard Corben avait été conquis par les fameux EC Comics qui contenait des récits d'horreur. Ces comic books s'intitulaient alors Crypt of Terror, Weird Fantasy, Vault of Horror ou Shock SuspenSories et ils furent finalement interdits par la censure en 1955. On en retrouvait facilement leur style et leurs thèmes dans les premières BD undergrounds de Corben, et lorsque les éditions Warren lancèrent des journaux d'horreur au début des années 70 (qui s'intitulaient Creepy, Eerie ou Vampirella), Corben leur proposa très vite de courts récits. Et c'est ainsi que sa première vraie BD pour Warren, qui s'intitulait Frozen Beauty, fût déjà publiée à la fin 1970 dans Creepy (aux USA).

Jusqu'en 1972, Corben continua à publier la majorité de ses travaux dans les comics underground, même si les rémunérations n'étaient pas toujours très intéressantes, puis les choses se mirent à changer. La grosse récession qui touchait les éditeurs underground poussa le dessinateur à favoriser de plus en plus l'éditeur Warren, pour des raisons purement économiques. Ces journaux eurent par ailleurs des traductions françaises à partir de 1973-1974 et l'œuvre de Corben continua ainsi à être publiée dans le monde francophone, malgré la disparition de la presse underground.

Je ne me souviens pas exactement à quelle date je découvris ces couts récits de Creepy et Eerie, qui étaient le plus souvent en noir et blanc mais qui avaient parfois d'étincelantes couleurs. Cela devait se passer en 1975, dans la première librairie de BD à Lausanne qui se nommait "La Marge". Je fus surtout frappé par certains récits colorisés dont l'intensité des teintes me paraissait presque insensée, mais néanmoins séduisante. Avec ces histoires, j'avais l'impression de découvrir un dessinateur qui ne ressemblait à nul autre et ... il me fallut curieusement plusieurs mois pour comprendre que c'était en fait le même artiste que celui qui avait créé "l'Horrible Maison Harvey".  Wink

Les couleurs inimitables (pour l'époque) de ces récits Warren avaient une explication toute simple. Corben avait en effet créé une technique toute personnelle de séparation des couleurs fondamentales, afin de mieux contrôler le processus de la colorisation d'une BD. Cette méthode peu onéreuse augmentait considérablement le temps de travail mais Corben n'en avait cure, car ce qui comptait le plus à ses yeux, c'était bien le résultat artistique. Il y avait par ailleurs un autre inconvénient plus gênant, qui était une certaine difficulté à doser tous les paramètres et qui impliquait un long temps d'apprentissage de la technique. Et de fait, il était bien facile de constater que pendant les premières années Warren, Corben ne maîtrisait pas toujours sa technique. Certaines BD furent parfois un peu trop sombres et je vous en montrerai un exemple.

Mais plutôt que de vous expliquer tout de suite cette technique compliquée de colorisation, je vais plutôt vous montrer un récit Warren où les couleurs sont totalement réussies. J'ai choisi pour cela le très beau In Deep (en VF "En profondeur") qui est paru en 1976 dans Creepy. Comme cette histoire est disponible dans le commerce (dans l'album Eerie et Creepy présentent Richard Corben), je ne vous en présenterai que des extraits.


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Raymond

Raymond
Admin

Précisons encore qu'à l'origine, cette histoire est parue en français dans le journal Fantastik (je ne sais pas quel numéro), puis dans l'album Profondeurs en 1978.

La première page est en noir et blanc, et vous savez déjà que cet effet de contraste entre couleur et noir et blanc est souvent employé (au cinéma ou dans la BD) pour désigner deux temporalités différentes. Il est plus fréquent que le présent (un peu tristounet) soit représenté en noir et blanc, tandis que l'heureux passé soit illustré par de belles couleurs, mais on peut aussi imaginer le contraire. Dans "In Deep", le début se passe dans un grisâtre hôpital et même si on ne comprend pas tout, mais on devine d'emblée qu'il  s'est passé quelque chose de sinistre.

Richard Corben génie de la couleur - Page 3 In-dee10

La seconde page est d'une couleur luxuriante et le contraste est vraiment spectaculaire. Il faut rappeler que Corben est un grand admirateur de Will Eisner et on le confirme facilement avec cette planche. L'astuce d'intégrer le titre du récit dans le décor de la BD a en effet été employée de multiples fois (et avec talent) dans les premières pages du "Spirit", et Corben l'utilise ici d'une façon très esthétique. On peut sinon remarquer l'habile mélange des teintes pour coloriser la surface des océans, et s'il est aujourd'hui facile d'obtenir cet effet avec un ordinateur, ce type de colorisation était presque inimaginable dans les années 70 en employant les méthodes habituelles.

Richard Corben génie de la couleur - Page 3 In-dee11


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Raymond

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La page 3 propose à nouveau de belle couleurs marines, ainsi qu'une ingénieuse mise en page. Les deux personnages flottent à la surface de l'océan mais l'auteur organise sa planche en nous suggérant tout un monde dans les "profondeurs" de la page. Les couleurs restent lumineuses et les amoureux sont encore intacts. Cela va bientôt changer.

Richard Corben génie de la couleur - Page 3 In-dee12

La tonalité des couleurs change à la 4ème page et on se demande parfois si l'obscurité est due à la nuit ou à la profondeur de l'océan. Il n'y a pas encore de menace concrète mais l'ambiance est en train de changer. En dehors du contraste des teintes, Corben crée en plus un bel effet narratif.

Richard Corben génie de la couleur - Page 3 In-dee13.

Je ne vous montre pas en entier cette histoire car elle a été publiée en 2014 dans le volume 2 de Eerie et Creepy présentent Richard Corben, et ce livre est (je crois) toujours disponible en librairie. Mais je pense que ce début est suffisant pour vous faire apprécier la beauté des couleurs, qui était exceptionnelle lors de la sortie de cette BD (en 1976).

Pour ce qui concerne l'intrigue, vous devinez bien sûr que l'histoire tourne ensuite très mal et que les naufragés sont attaqués par des requins. La jeune femme est presque complètement dévorée tandis que son compagnon survit dans des conditions pénibles. La dixième page retourne au noir et blanc et on y retrouve la scène initiale de l'hôpital, qui révèle une dernière horreur. Wink


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Raymond

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Pour comprendre le caractère inhabituel des couleurs de Richard Corben il faut d'abord se rappeler les méthodes de colorisation qui étaient employées pour les bandes dessinées au début des années 70. Le plus souvent, on utilisait les fameux "bleus de coloriage" qui indiquaient les choix du dessinateur d'une manière plus ou moins précise. L'imprimerie se débrouillait avec ces indications et les auteurs étaient souvent déçus des résultats.

Pour minimiser les fantaisies des imprimeurs, Corben décida donc de leur indiquer ses choix en utilisant 4 feuilles. Il y avait d'abord la planche elle-même, en noir et blanc  avec des nuances de gris, et ensuite 3 feuilles transparentes de même taille, qui indiquait chacune une couleur fondamentale : cyan (bleu), magenta (rouge) et jaune !

Cette méthode de colorisation est assez compliquée sur le plan technique et je ne rentrerai pas trop dans les détails. Elle a heureusement été expliquée à l'exposition d'Angoulême, avec des documents à l'appui. Voici par exemple comment a été coloriée la première page de "The Beast of Wolfton", une histoire traduite en français sous le nom de "la Bête de la Lande aux loups".

Il y a d'abord les feuilles transparentes avec le cyan et le jaune, vues séparément !

Richard Corben génie de la couleur - Page 3 Couleu10

Voici ensuite la page transparente avec le magenta, et enfin le résultat que donnent les trois transparents tous appliqués sur la planche en noir et blanc.

Richard Corben génie de la couleur - Page 3 Couleu11

Le catalogue de l'exposition donne un autre exemple visuel, concernant cette fois la colorisation de la première page de "Woodlik Inheritance", une histoire publiée au début des années 70 dans Vampirella. Voici d'abord la planche originale encrée, où l'on remarque un beau travail de Corben au crayon gris (auquel s'ajoutent des rehauts de blanc) afin de bien modeler les surfaces.

Richard Corben génie de la couleur - Page 3 Couleu12

Et voila maintenant les trois transparents de couleurs qui sont superposés et agrafés ensemble.

Richard Corben génie de la couleur - Page 3 Couleu13

Ces trois transparents sont finalement appliqués sur la planche originale. Malheureusement je n'ai pas cette histoire et je ne peux donc pas vous montrer le résultat final. Mais je pense que vous avez compris le procédé.

Cette technique permet non seulement d'avoir des couleurs très intenses, mais aussi d'avoir un beau dégradé des teintes sur les surfaces. A l'époque, seul Corben était capable d'obtenir ce genre d'effet.


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Godot

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docteur honoris causa
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Merci beaucoup pour tes explications sur sa mise en couleur. J'attends la suite avec "appétit" Wink

61Richard Corben génie de la couleur - Page 3 Empty PERIODE WARREN Jeu 7 Jan - 13:19

Raymond

Raymond
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Eh bien ... attardons-nous encore un peu sur cette question de la couleur, et de cette technique que Richard Corben a mise au point pendant plusieurs années. Aux débuts de son utilisation (donc pendant les années Warren entre 1973 et 1976), les résultats esthétiques étaient très variables. Et lorsque je relis aujourd'hui les histoires de Corben dans les magazines Creepy ou Vampirella qui se trouvent dans ma cave, je suis parfois bien déçu. Les couleurs peuvent parfois être trop intenses et elles rendent alors l'image difficilement lisible. Assez souvent, les teintes deviennent trop sombres et il est facile de comprendre pourquoi : l'accumulation de plusieurs filtres colorés ne peut en effet que réduire la luminosité de la page. C'est un défaut manifeste de certaines planches qui auraient pu être très belles, comme par exemple cette première page de Judas, une histoire publiée dans Creepy en 1974.

Richard Corben génie de la couleur - Page 3 Divers10

A l'inverse, l'intensité de certaines pages reste intacte, encore aujourd'hui. C'est ainsi que que la première page de The Hero within (traduit ironiquement en français par le titre " le brave petit Lucien") est éblouissante avec ses pures teintes jaunes qui contrastent avec un ciel qui parait bleu comme un saphir. Certains personnages ont des faciès un peu grotesques, et c'est en effet un récit qui est plein d'humour noir, mais cette planche réveille plutôt au départ un sentiment d'étrangeté et d'admiration.

Richard Corben génie de la couleur - Page 3 Divers11

Il est clair que l'on ne peut pas faire abstraction du dessin et de la construction de la planche. Certaines planches montrent une beauté étrange, malgré des couleurs qui restent encore un peu approximatives, car Corben est avant tout un grand dessinateur. C'est le cas de cette planche provenant du triptyque Child, un récit paru en 1974 dans Eerie, dont le sens initial reste un peu mystérieux et qui stimule notre imagination.

Richard Corben génie de la couleur - Page 3 Divers12

Mais en fait, pour admirer vraiment les couleurs de Richard Corben, il faut plutôt se tourner vers la récits des années 80. Les formes sont plus sobres, les couleurs plus douces et la lumière plus éclatante. C'est le cas par exemple de la première page des Enfants du Feu, un album incorporé au cycle de Den qui est paru en 1987. Bien sûr, on obtient facilement aujourd'hui ce type d'images avec un ordinateur, mais Corben les produisait alors avec une technique tout à fait artisanale. C'est en cela que je le vois comme un "génie de la couleur".

Richard Corben génie de la couleur - Page 3 Divers13



Dernière édition par Raymond le Ven 8 Jan - 18:00, édité 1 fois


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Raymond

Raymond
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Il y a pour l'instant bien peu de réactions et je soupçonne qu'il reste pour un certain nombre d'entre vous une réticence fondamentale envers Richard Corben. Elle est peut-être liée à son style graphique, qui est parfois outrancier, ou alors plus probablement au genre d'histoires qu'il raconte, car il a finalement beaucoup dessiné de "récits d'horreur". "Comment peut-on s'extasier devant ces dessins horribles", pourrait-on dire ? Il est par ailleurs évident que l'œuvre de Corben est très éloignée des grands classiques franco-belges, de même que des classiques américains du comic strip. Les seuls dessinateurs auxquels on peut le comparer sont marginaux, que ce soient les artistes du mouvement underground, ou alors certains auteurs indépendants contemporains.

Il y a en tout cas un fait que je ne me priverai pas de rappeler ici : Corben n'a pas seulement été un dessinateur d'histoires d'horreur, même si de nombreux albums se rattachent à ce genre. Il a en effet créé beaucoup de bandes dessinées de science fiction ou d'heroic fantasy (on va en parler dans sa période "Métal Hurlant"), et il est en plus l'auteur de très belles adaptations littéraires, même dans sa production pour Warren. C'est une BD de ce genre dont je vais maintenant vous parler avec The Raven (en français "le Corbeau"), une magnifique BD de 8 pages qui a été publiée en 1974 dans Creepy

Mais avant de vous montrer la BD, rappelons d'abord que le Corbeau est un poème d'Edgar Alan Poe datant de 1845, qui a soulevé l'admiration de nombreux écrivains et poètes (comme par exemple Charles Baudelaire). Il se présente comme un récit et je vous en donne ici un petit résumé (fait par Wikipédia) :

Le poème raconte l'histoire du narrateur, une nuit lugubre et glaciale de décembre, lisant un livre d'une « vieille doctrine » (doctrine oubliée littéralement) en s'assoupissant pour essayer d'oublier la mort de son amour Lenore, quand il entend quelqu'un qui frappe doucement à sa porte. Ce bruit l'effraie, et pour se calmer, il se dit que ce n'est sûrement qu'un visiteur, et rien de plus. Après s'être excusé à haute voix de ne pas avoir entendu le frappement à la porte, il l'ouvre et n'y trouve rien ni personne. Il essaye d'appeler Lenore, mais à part son écho, rien ne lui répond.

Il retourne alors dans la chambre, son âme en feu, quand il entend un bruit plus fort contre ses jalousies. Pensant que ce n'est sûrement que le vent, et essayant de surmonter ses peurs, il va ouvrir la fenêtre pour « découvrir ce mystère ». Quand il ouvre la fenêtre, un corbeau majestueux, sans faire attention à lui, rentre dans sa chambre d'un battement d'ailes et s'installe au-dessus de la porte, sur un buste de Pallas.

La stature sérieuse et droite du corbeau fait sourire le narrateur qui lui demande son nom. Le corbeau répond : « Jamais plus » (« Nevermore »)

Le narrateur est émerveillé que le corbeau puisse si facilement entendre la parole, bien qu'il se rende compte que ce n'est pas commun d'avoir un corbeau, immobile sur un buste au-dessus de la porte de sa chambre, qui s'appelle « Jamais plus ». À ce moment, il croit que ce corbeau immobile ne restera pas pour toujours et demain s'envolera comme d'autres amis se sont déjà envolés. Le corbeau lui répond : « Jamais plus ».

Le narrateur se dit que « Jamais plus » est le seul mot que le corbeau connaît, appris très probablement d'un ancien maître malheureux. Il s’assied en face de lui, essayant de deviner ce que « Jamais plus » veut dire. Il réfléchit un instant, ne dit rien, mais son esprit vagabonde vers sa Lénore perdue. Il pense que l'air devient plus dense et sent la présence des anges. Troublé par l'association des anges avec l'oiseau, le narrateur se met en colère, appelant le corbeau une « chose de mal » et un « prophète ». Comme il crie, le corbeau lui répond seulement : « Jamais plus ».

Finalement, il demande au corbeau s'il reverra Lénore au Paradis. Lorsque le corbeau lui répond « Jamais plus », il crie et ordonne au corbeau de retourner à son « rivage plutonien », qui pourtant ne bouge pas. Le narrateur doit se résigner à ce que son âme soit emprisonnée sous l'ombre du corbeau et ne puisse « jamais plus » s'élever.


Edgar Poe est une des grandes "influences littéraires" de Richard Corben et ce dernier lui a d'ailleurs consacré plusieurs albums de BD. Cette adaptation de 1974 du "Corbeau" n'est donc pas un exemple isolé, mais je trouve que c'est une de ses plus belles œuvres. Je vais donc vous la montrer en entier.

Et cela commence au post suivant !  Very Happy


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63Richard Corben génie de la couleur - Page 3 Empty PERIODE WARREN Ven 8 Jan - 15:12

Raymond

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Les pages que je vous montrent ont été scannées dans le N° 25 de Creepy (en français) et la mise en couleur n'y est pas encore subtile et maîtrisée (comme elle le sera quelques années plus tard). Mais c'est un autre très bon exemple de ces pages aux coloris très intenses qui me fascinaient à l'époque !  Wink

Et la première planche est d'emblée très remarquable ! Presque uniformément bleue, cette introduction se contente de préciser un lieu et de définir une ambiance. En fait, ce dessin d'une maison recouverte de neige pourrait rester d'une banalité extrême mais l'intensité inhabituelle des teintes et les effets de lumières (représentés par un fort contraste entre le jaune et le bleu) lui donnent une certaine irréalité. Le lecteur a compris d'emblée que ce récit ne se place pas dans le monde commun.

Richard Corben génie de la couleur - Page 3 Corbea10

La deuxième page nous montre simplement les déplacements du personnage principal à l'intérieur de sa maison. Les récitatifs résument les pensées de cet homme dont la physionomie reste assez ordinaire et il n'y a pour l'instant rien d'effrayant. Sur la deuxième bande, on remarque d'emblée le regard énigmatique d'une jeune femme qui est bien sûr celui de "Lenore", la jeune femme décédée dont le narrateur reste éperdument amoureux. Cet amour perdu semble colorier d'une façon excessive toutes les images de la planche, qui nous apparait presque fantastique alors que ce qui est raconté reste encore assez banal.

Richard Corben génie de la couleur - Page 3 Corbea11


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64Richard Corben génie de la couleur - Page 3 Empty PERIODE WARREN Sam 9 Jan - 10:13

Raymond

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Entendant un bruit bizarre, le narrateur ouvre la fenêtre et le corbeau fait brutalement son entrée dans la pièce. Il se perche curieusement sur le buste de Pallas et le dialogue s'engage. Corben habille cette séquence avec de belles couleurs chaudes et le ton reste pour l'instant agité plutôt que dramatique. Corben respecte scrupuleusement le récit de Poe et intercale judicieusement des images de Lenore, qui hantent bien sûr l'inconscient du narrateur., au milieu de ses séquences.

Richard Corben génie de la couleur - Page 3 Corbea12

"Jamais plus" a répondu le corbeau, et l'atmosphère change ! Les teintes adoptent une dominance bleutée et plus froide. Le narrateur essaie désespérément de comprendre les réponses du volatile et l'ambiance devient plus folle. "Jamais plus" ... est-ce simplement le nom du corbeau ou est-ce plutôt une réponse à ses derniers espoirs. Tout doucement,  l'horreur se profile !

Richard Corben génie de la couleur - Page 3 Corbea13


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Raymond

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Mais ... c'est encore une histoire d'horreur, me direz-vous ? Eh bien, oui et non ! Certes, cette BD est parue dans le journal Creepy qui publiait des récits d'horreur, et le Corbeau respecte assez bien cette thématique. Mais ce récit n'utilise aucun des artifices habituels du genre car il n'y a pas de monstre ni de sang, pas de croquemitaine ni d'événement spectaculaire, pas de mise à mort ni de torture physique. Il y a simplement le talent littéraire d'Edgar Poe qui réussit à créer un climat psychologique étouffant, et le talent graphique de Richard Corben qui respecte scrupuleusement le texte et l'ambiance du poème.

Richard Corben génie de la couleur - Page 3 Corbea14

En fait, tout comme les visions répétées du visage de Lenore, ce corbeau pourrait n'être qu'un simple cauchemar, que le narrateur troublé confond avec la réalité. L'horreur est ici uniquement psychologique, mais on sait depuis longtemps que la peur ou la répulsion sont des enfers beaucoup plus redoutables que les atrocités physiques. L'utilisation d'un fond noir et d'images à bord perdu ne sont donc pas ici qu'un simple effet esthétique, même si cela met en valeur l'intensité des coloris. Ces effets graphiques (qui étaient d'ailleurs peu utilisés pendant les années 70) sont plutôt le reflet imagé de la confusion qui existe dans l'esprit du narrateur. La chambre disparait et le personnage reste seul face à sa douleur, tandis que la succession irréelle de couleurs fortes décrit le bouleversement total de son esprit.

Richard Corben génie de la couleur - Page 3 Corbea15


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66Richard Corben génie de la couleur - Page 3 Empty Le corbeau suite et fin Dim 10 Jan - 13:16

Raymond

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La page 7 illustre avec talent le duel verbal entre le narrateur et le corbeau. Face aux envolées presque lyriques de l'homme, l'oiseau répond par un laconique "jamais plus" et cette  condamnation se révèle à chaque fois plus efficace. Mais comment dessiner une telle scène ? Corben se fixe en fait sur le narrateur et il varie habilement les plans. Sans chercher une correspondance précise avec le discours du personnage, il dessine le poing du narrateur, l'œil du corbeau ou un paysage bleuté autour de la maison, afin de donner à sa planche une esthétique multicolore et excessive. C'est à la fois simple et efficace et sans même lire le texte, on comprend que le malheureux héros du récit est en train de perdre la raison.

Richard Corben génie de la couleur - Page 3 Corbea16

La conclusion est en revanche sobrement et délicatement dessinée. Le corbeau s'élève dans le ciel et sa silhouette prend très vite la forme d'une croix. Et l'on retrouve une autre croix, celle de la tombe de Lenore, dans l'ultime case rougeoyante de cette BD qui devient presque prophétique. Toute l'histoire n'est plus que le récit d'une perte indicible et d'un incommensurable chagrin qui dépasse toute raison. Le deuil d'un être aimé est peut être l'ultime souffrance de l'être humain et il n'était pas nécessaire pour Corben d'y ajouter les outils traditionnels de l'horreur pour l'exprimer. La réalité est au fond plus forte que la fiction.

Richard Corben génie de la couleur - Page 3 Corbea17

Et avec cette histoire, vous vous êtes rendu compte (j'espère) que Richard Corben peut aussi dessiner des œuvres poétiques d'une façon classique et respectueuse. L'utilisation de la couleur y est habile car elle accentue le dérapage progressif que raconte cette BD. Situé au départ dans le monde réel, le dessinateur entraîne savamment le lecteur dans un univers onirique, élégant et torturé. Je trouve que c'est un petit chef d'œuvre.  jap


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67Richard Corben génie de la couleur - Page 3 Empty PERIODE WARREN Mar 12 Jan - 9:16

Raymond

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Contrairement à la "période underground", les courtes histoires de Corben publiées chez Warren sont toujours disponibles dans le commerce, grâce aux beaux albums publiés chez Delirium il y a 5-6 ans. Ils s'intitulent Eerie et Creepy présentent Richard Corben et il y a deux tomes.

Richard Corben génie de la couleur - Page 3 Album-18                        Richard Corben génie de la couleur - Page 3 Album-19

Il existe sinon de nombreux albums qui ont été publiés pendant les années 70 et 80, le plus souvent sous l'impulsion de Fershid Barucha. Ils sont bien sûr tous épuisés, souvent très coûteux, et c'est un domaine qui semble aujourd'hui réservé aux collectionneurs purs et durs.

Richard Corben génie de la couleur - Page 3 Album-20            Richard Corben génie de la couleur - Page 3 Album-21                 Richard Corben génie de la couleur - Page 3 Album-22


Richard Corben génie de la couleur - Page 3 Album-23              Richard Corben génie de la couleur - Page 3 Album-24               Richard Corben génie de la couleur - Page 3 Album-25


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68Richard Corben génie de la couleur - Page 3 Empty PERIODE METAL HURLANT Jeu 14 Jan - 15:25

Raymond

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C'est en janvier 1975 que sortit le premier numéro du journal Métal Hurlant et je me souviens bien de cet événement mémorable. Que ce soient le prestige des dessinateurs qui y travaillaient (Moebius, Druillet, Mandryka etc.), le ton adulte de cette publication, la qualité de sa maquette (créée par Etienne Robial), la spécialisation dans le domaine de la science fiction ou la beauté de ses BD (ah les belles couleurs directes d'Arzach !), tout était nouveau dans cette revue pas comme les autres. L'alchimie était parfaite entre tous les auteurs, et parmi ceux-ci, il y avait justement Richard Corben qui commençait tout juste à être connu par les amateurs francophones. Et de fait, ce dernier publia certaines de ses plus belles œuvres (Cidopey, Den, les 1001 Nuits) dans Métal Hurlant.

Pour Richard Corben, cette "période Métal Hurlant" coïncide avec la création de ses fameux longs récits, qui furent au fond de véritables "romans graphiques" (si j'ose employer ce terme qui est aujourd'hui discuté). Avec les albums de Den (1 et 2), de Bloodstar et des Milles et une Nuits, Corben fit découvrir au public francophone ses œuvres les plus prestigieuses et il acquis ainsi une stature de grand auteur. Remarquons qu'à partie de 1981, les BD de Corben furent uniquement publiées dans Heavy Metal, le petit frère américain de Métal Hurlant, mais elles continuèrent tout de même à paraître en France grâce à la la revue Spécial USA et à de multiples nouveaux albums parus pendant les années 80. Une grande partie de cette production est englobée dans la "période Métal Hurlant", ou "Heavy Metal" si vous préférez.

Bien sûr, Corben était très admiré par ses confrères de "Metal". Druillet le voyait comme "un zombie de l'image, un dingue aux images puissantes, folles et d’une justesse non contestable", tandis que Moebius le nommait "Richard Mozart Corben" en ajoutant :"Il s’est posé au milieu de nous comme un pic extraterrestre, monolithe étrange, sublime visiteur, énigme solitaire". Ces descriptions dithyrambiques décrivent avec humour l'impression que produisait alors Corben sur tous ses lecteurs mais elles ne manquent pas d'une certaine justesse. Et aujourd'hui, il faut l'avouer, je continue à voir certaines de ses œuvres avec ce même regard émerveillé.  Wink

Je vais bien sûr prendre un peu de temps pour vous présenter ces grands albums, qui possèdent un charme à la fois naïf et extravagant. Cela démarrera demain, dès que j'aurai un peu de temps.  Very Happy


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Godot

Godot
docteur honoris causa
docteur honoris causa

En tout cas, je te remercie déjà pour toutes les informations et tes impressions.

Raymond

Raymond
Admin

Richard Corben a publié 4 longs récits dans Métal Hurlant, ainsi que plusieurs histoires courtes. Je vais surtout m'intéresser aux quatre beaux "romans graphiques" qui en sont issus, et qui sont un peu devenus les classiques de l'auteur.

La première de ces BD importantes est bien sûr l'album N°1 de Den, intitulé en anglais Neverwhere. Un premier chapitre (16 pages) était déjà paru en 1973 dans le comic underground Grim Wit N°2, et il fût ensuite allongé à 32 pages lors de sa publication française dans Metal Hurlant en 1975. Par la suite, Corben en fit une longue épopée de 96 pages, qui fût d'abord publiée dans Heavy Metal avant d'être reprise en album (en France et aux USA) en 1978. Et il faut bien le reconnaître, cette œuvre innovante ne ressemblait à rien de ce qui avait été publié jusque-là dans la bande dessinée mondiale. A la fois naïve, héroïque, onirique et passionnée, la saga de Den était certainement la quintessence du monde imaginaire de Corben, une sorte de fantasme avoué se situant dans un univers à la fois caricatural et rêveur, parodique et esthétique, irréel et néanmoins jubilatoire. Ce qui est certain, c'est qu'avec la parution de cet album commença l'âge d'or de Richard Corben.

Je ne vous montrerai bien sûr que de petits extraits de Neverwhere, en essayant de vous faire apprécier l'intrigante ambiance de ce récit.

La première page nous montre simplement l'arrivée de Den dans un monde inconnu. Qui est-il et d'où vient -il ? Nul ne le sait, et surtout pas le héros lui-même ! Il semble surgir d'une déchirure, et d'un monde ténébreux dans lequel flottent les pages d'un livre, avant que n'apparaisse la lumière. On se croirait presque dans un monde biblique, et cette coïncidence n'est peut-être pas fortuite. L'Ancien Testament est lui aussi une sorte d'épopée. Cool

Richard Corben génie de la couleur - Page 3 Den-1-10

La deuxième page change de registre et elle frappe d'abord par sa luminosité. Cette recherche de contraste est fréquente dans l'album, car l'auteur aime changer au fil des pages de lumière et de couleur dominante. Vue ainsi, la succession des pages devient presque une succession de tableaux mais Corben n'oublie cependant jamais son récit. Cette planche 2 nous fait donc découvrir Den, le héros de l'aventure, qui contemple un monde désertique. Il ne reconnait pas son corps qui est presque caricatural et toute la page est dominée par une ambiance de mystère. La dernière case, dominée par des teintes verdâtres et violacées, enjolive un peu cet univers irréel et Den entame une longue marche, que l'ombre un peu lointaine commente d'une façon presque ironique.

Richard Corben génie de la couleur - Page 3 Den-1-11

Est-ce un rêve ? Est-ce une caricature ? Un peu des deux, bien sûr, mais cette question se reposera souvent tout au long du récit, car Richard Corben aime instiller par moments dans ses BD fantastiques un peu d'humour noir.  Wink



Dernière édition par Raymond le Mar 19 Jan - 20:17, édité 1 fois


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71Richard Corben génie de la couleur - Page 3 Empty PERIODE METAL HURLANT Sam 16 Jan - 15:17

Raymond

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Je saute quelques pages et j'en arrive à la planche 5 ! La couleur dominante a changé et le ciel est devenu presque orange. On voit maintenant apparaître le monstre qui était déjà présent dans le petit film "Neverwhere" et Corben détaille ironiquement son visage hideux lorsqu'il est en train de boire. L'ambiance reste cependant nimbée de mystère et cette page muette a plutôt tendance à titiller l'imagination.

Richard Corben génie de la couleur - Page 3 Den-1-12

A la page 6, une femme nue apparait dans ce désert et on retrouve alors les classiques "3 B" : the boy (le héros), the babe (la jeune femme) et the beast (le monstre). Ce n'est certes pas très original mais ce qui l'est davantage, c'est la lenteur calculée de Corben à mettre en place ses personnages, dans un univers qui reste par ailleurs bien étrange. Mais que veulent donc tous ces protagonistes ? Il n'y a aucun dialogue pour nous aider à comprendre, en dehors des récitatifs qui énoncent les interrogations de Den, et l'auteur s'amuse à laisser le lecteur dans l'incertitude. On retrouve par ailleurs les intenses teintes jaunes du désert qui semblent écraser presque toute vie et qui permettent au dessinateur de composer de beaux contrastes colorés.

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Un étrange ballet s'engage puisque le monstre se met à suivre la jeune femme, tandis que Den décide de prendre en filature le gros lézard. Le trio se dirige bientôt vers une mystérieuse bâtisse et la page 9 nous montre sous un nouvel angle cette mystérieuse chorégraphie. C'est bien sûr le calme qui précède traditionnellement la tempête et le premier chapitre se clôt sur cette planche énigmatique. Vous me direz que ce n'est au fond que de l'heroic fantasy, mais je trouve qu'il y a dans ce début silencieux une poétique étrangeté, qui est accentuée par l'emploi de couleurs presque irréelles.

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"Chacun de mes livres doit justifier au moins un défi graphique" déclara beaucoup plus tard Corben au dans le magazine Kaboom (en 2013). Avec Den, le défi était clairement d'outrepasser tout ce qui avait été fait auparavant en bande dessinée, grâce à une véritable surenchère d'effets esthétiques et narratifs. Et le résultat nous apparait ainsi, sous la forme d'une malicieuse énigme ornée de de somptueuses couleurs.


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72Richard Corben génie de la couleur - Page 3 Empty PERIODE METAL HURLANT Mar 19 Jan - 18:38

Raymond

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Après cette lente introduction, le rythme du récit s'accélère dès le deuxième chapitre. Den attaque le monstre reptilien et leur violent combat s'étend sur plus de deux pages. Le dessinateur ne cherche en fait pas à clarifier cet affrontement et il varie beaucoup ses cadrages, d'une façon parfois presque excentrique. Certaines images deviennent difficilement lisibles et on en retient surtout le caractère féroce de la bagarre (que Den ne peut bien sûr pas perdre Wink ). Les effets de style semblent soudain prendre plus d'importance que la narration.

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Sinon, je ne vous raconterai pas toute cette longue histoire qui est riche en surprises et en contrastes colorés. Den découvrira d'abord une étrange cérémonie nocturne et sacrificielle, pendant laquelle il délivrera la victime désignée, une belle jeune femme qui se prénomme Kath Ce personnage est une terrienne transportée accidentellement vers le monde de "Neverwhere" et elle va devenir la compagne de Den.

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Quelques pages plus loin, les couleurs deviennent plus veloutées lorsque Den fait un peu plus connaissance avec Kath. La scène est érotique mais on en retiens surtout la beauté des corps bronzés entourés par une nature verdoyante. L'univers de Neverwhere devient tout à coup paradisiaque et c'est surtout le choix très avisé des coloris qui réveille cette impression.

Richard Corben génie de la couleur - Page 3 Den-1-17.

Mais très vite, les deux amoureux sont dérangés par de nouvelles créatures parlantes à moitié simiesques. La blancheur de leur pelage domine la coloration de la planche et on apprend alors que Den ne vient pas pour la première fois dans le monde de Neverwhere. Cette signification du récit a toutefois moins d'importance que la beauté des images, et c'est plutôt la succession presque onirique de scènes inattendues et de contrastes visuels qui soutient l'intérêt de la lecture.

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Nous en sommes à la planche 32 et il reste encore une soixantaine de pages sur lesquelles je ne m'appesantirai pas. La suite propose bien sûr de multiples rebondissements spectaculaires, d'autres belles teintes dominantes et de nouveaux personnages imaginaires. Parfois violentes, souvent surprenantes et toujours fantastiques, ces péripéties et ces scènes tressent habilement une harmonie étrange, survenant dans un monde extravagant, qui appartient à une autre réalité.

Et puis, que dire de plus ? Comme l'avait relevé Frédéric Poincelet (dans son article et entretien de Kaboom N° 3), l'œuvre de Corben est un "dessin-monde", une façon de faire vivre un univers intérieur en utilisant ses propres règles, sans trop se préoccuper du vraisemblable. Et avec la création de Den, héros idéal d'un monde improbable, Corben avait atteint le sommet de son art. Ce personnage lui permettait de réaliser une parfaite synthèse entre le besoin d'une aventure et la définition d'une esthétique.

Après une telle réussite, il était presque inévitable que d'autres aventures de Den surgissent, et Corben n'allait bien sûr pas se priver d'un tel plaisir. Sept autres albums (en français) parurent effectivement pendant les quinze années suivantes et Den devint alors définitivement sa "grande œuvre". Mais on en reparlera plus tard, en temps voulu.   Wink


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Raymond

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Le second des quatre grands romans de Corben s'intitule Bloodstar. Cette BD de 92 pages a d'abord été publiée aux USA en noir et blanc (en 1976) et elle s'inspire d'une nouvelle de Robert Howard qui se nomme The Valley of the Worm. Remarquons que le récit a un peu été modifié par le dessinateur, qui lui a ajouté une introduction plus grandiose et qui a changé le nom de certains personnages, mais on y reconnait bien l'univers épique de R. E. Howard. Bloodstar a ensuite été publié en couleurs dans Métal Hurlant en 1980 mais cette colorisation n'a pas été réalisée par Richard Corben lui-même. Cela se remarque hélas très vite et il est clair que les dessins étaient bien plus beaux dans leur version originale. Je vais tout de suite vous en montrer un exemple !

Voici la planche 34 en noir et blanc, telle qu'elle a été publiée en 1976 :

Richard Corben génie de la couleur - Page 3 Bloods10

Et voici la version colorisée de cette même page, publiée 5 ans plus tard, dans Métal Hurlant :

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Les couleurs ne sont pas laides mais elle sont très platement appliquées sur la page, selon une logique imitative. L'herbe est ainsi simplement verte tandis les corps humains sont raisonnablement roses et il n'y a aucune intensité de toutes ces teintes, qui sont finalement trop évidentes et trop pâles pour être séduisantes. Le "magicien de la couleur" était manifestement absent au moment crucial et je regrette aujourd'hui que Bloodstar n'ait pas été repris en noir et blanc dans son édition française. Le livre aurait été bien plus beau.

Sinon, le récit lui même possède une belle ampleur car il commence d'une façon "cosmique", dans un observatoire américain qui remarque l'arrivée d'un gigantesque astéroïde en direction de la Terre. Par la suite, l'astre grandit et les scientifiques comprennent qu'il va frôler leur planète, déclenchant ainsi une véritable apocalypse susceptible de détruire toute civilisation humaine.

Richard Corben génie de la couleur - Page 3 Bloods12

Mais bien sûr, quelques survivants réussissent à échapper à ce cataclysme et la surface de la Terre se repeuple gentiment pendant les siècles suivants. Mais les hommes ont  changé et le monde est devenu plus sauvage. Les machines ont disparu et diverses peuplades se font sans cesse la guerre avec des armes rudimentaires. De gros animaux carnivores hantent les plaines ou les forêts et c'est dans ce monde "héroïque" que Bloodstar, un jeune chasseur musclé, fait son apparition à la onzième planche.

Richard Corben génie de la couleur - Page 3 Bloods13

Je ne vais pas vous raconter en entier ce roman épique très traditionnel, qui montre que le héros est capable de surmonter de nombreux obstacles. L'œuvre n'a bien sûr aucun humour et il faut donc l'approcher simplement au premier degré, si possible avec une âme d'enfant. Bien sûr, dans ce genre d'œuvre un peu "facile" sur le plan artistique, l'esthétique du dessin joue un rôle primordial et l'éditeur n'a hélas pas choisi les meilleures options pour le mettre en valeur. A cet égard, Bloodstar peut être considéré comme le moins bon des 4 "romans classiques" de Corben, mais cela reste néanmoins une très belle BD, que l'on aurait bien tort de mépriser.

L'édition française de Bloodstar est épuisée depuis longtemps, et ce livre est devenu assez difficile à trouver sur les sites de vente du Web. On peut donc espérer une réédition de cet album, idéalement en noir et blanc afin de réparer les erreurs du passé.  Wink Richard Corben a encore assez d'admirateurs pour qu'un éditeur se lance aujourd'hui dans ce genre d'entreprise.


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Raymond

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Le troisième "roman classique" de Corben est les Mille et une Nuits. Il a d'abord paru en récit à suivre dans Heavy Metal en 1978 aux USA avant d'être repris en album l'année suivante. C'est sous cette dernière forme qu'il a été découvert par le public francophone.

Le titre américain explique mieux le sujet du livre que l'album français. "The last voyage of Simbad" (le "Dernier voyage de Simbad le Marin") fait clairement comprendre que la BD est une suite tardive des célèbres Contes, racontant une odyssée supplémentaire du fameux héros. Scénarisé par Jan Strnad, collaborateur régulier de Corben depuis l'époque underground, ce "dernier voyage" est habilement écrit et il commence en présentant le contexte général. L'histoire de Simbad est à nouveau racontée par Schéhérazade, devenue épouse du roi, mais elle s'adresse cette fois-ci à sa sœur qui s'ennuie au palais et qui veut quitter son mari.

Richard Corben génie de la couleur - Page 3 Mille-10

Ayant perdu son épouse Zulaykha, qui est menacée par un mauvais génie, Simbad doit repartir dans une interminable quête orientale où il va rencontrer d'autres voyageurs, quelques monstres et aussi de belles femmes voluptueuses. D'une certaine manière, cette aventure se rapproche beaucoup des petites histoires publiées par les éditions Warren, car Corben s'amuse à y dessiner des situations terrifiantes ainsi que des génies malveillants.

Richard Corben génie de la couleur - Page 3 Mille-11

Mais ce récit est avant tout un voyage, et le ton du livre est souvent émerveillé plutôt que cauchemardesque. Les belles images, qui prennent presque toute la surface de la page, y sont assez fréquentes et cette BD semble pousser le dessinateur vers une sorte de contemplation graphique. Le rêve l'emporte finalement sur l'horreur.

Richard Corben génie de la couleur - Page 3 Mille-12

La plupart des pages sont très sombres et il suffit de se référer aux planches originales pour constater que cette obscurité est voulue par le dessinateur. L'histoire toute entière baigne dans une ambiance nocturne et inquiétante, souvent traversée par quelques traits de lumière, et on pourrait comparer cet album aux vieux films expressionnistes allemands de Friedrich Murnau ou Robert Wiene. La contemplation des originaux en noir et blanc confirme cette impression.

Richard Corben génie de la couleur - Page 3 1001-n10

Et finalement, ce mille-et-unième conte se lit très agréablement. Les personnages sont parfois trop caricaturaux tandis que les décors y sont généralement irréels, mais ces constatations sont appropriées dans un monde légendaire et féérique. L'Orient y est présenté comme une vieille civilisation, magique et propice à des aventures pleines de rebondissements inattendus. Le lecteur peut se plaire à y voyager d'une façon rêveuse.

Richard Corben génie de la couleur - Page 3 Mille-13

Je ne vous dévoilerai pas la conclusion ironique de cette histoire, qui est un gag digne des meilleurs albums de Corben. Les Mille et une Nuits est en fait un de ses plus beaux chefs d'œuvre et, même si le livre est depuis longtemps épuisé en librairie, on le trouve encore assez facilement dans certains sites de vente du Web (et parfois même à un prix raisonnable Wink ).


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Raymond

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Le quatrième "grand classique" de Corben, c'est le Tome 2 de Den ... dont je préfère nettement le titre américain (Muvovum), qui est plus mystérieux. Cette histoire est d'abord parue dans Heavy Metal en 1981, avant de sortir en français dans Métal Hurlant en 1982 (l'album date pour sa part de 1983).

Cette suite commence d'une façon savoureusement ironique, puisque Den et Kath se sont curieusement embourgeoisés. Ils vivent dans une île volante au dessus de Nerverwhere et portent des vêtements tout à fait conventionnels. Kath reproche à Den d'être infantile, de vouloir rester nu et de montrer ses muscles, et finalement de ne pas vouloir se civiliser !

Richard Corben génie de la couleur - Page 3 Den2-p10.

Petit aparté : j'ai toujours soupçonné que cette scène reflétait simplement les remarques que Corben devait entendre de la part de certaines femmes dans son entourage (peut-être même de son épouse). Il est clair que l'univers viril et primitif de Den pouvait être suspect d'un certain "machisme" et que l'auteur devait entendre des reproches de toute sorte. Cette séquence est probablement une manière assez fine de répondre à toutes ces attaques et elle a le mérite d'être assez drôle ...  mais passons !  

Ce qui frappe, sinon, dans cet album, c'est que le dessin devient moins caricatural que dans "Neverwhere". Les couleurs sont mieux dosées et plus claires, et il apparait une sorte de classicisme des séquences d'images, qui deviennent plus simples à comprendre. C'est en fait une évolution esthétique que l'on peut constater dans la plupart des albums des années 80. Corben maîtrise dès lors parfaitement sa technique et son œuvre graphique atteint une sorte d'apogée. L'habileté de ses colorations rend par ailleurs de nombreuses pages vraiment splendides.

Richard Corben génie de la couleur - Page 3 Den2-p11

Je ne rentrerai pas trop dans les détails de l'intrigue de "Muvovum", qui met au premier plan un ami de Den nommé Tarn ainsi que sa compagne Muuta. Tandis que Den et Kath essaient de retourner vers le monde terrestre (Den reviendra bien sûr très vite), Tarn se porte volontaire pour une dangereuse mission. Ce dernier tombe toutefois dans un piège horrible et se transforme progressivement en monstre.

Richard Corben génie de la couleur - Page 3 Den2-t10

La deuxième partie du récit montre le combat de Den contre les dangereux dramites et on y retrouve les classiques péripéties des romans d'heroic fantasy. La séquence finale bascule toutefois dans l'horreur, et Corben dessine de monstrueuses images que je n'oserai pas montrer ici. Ce sont peut-être les dessins les plus féroces de toute sa carrière.

Richard Corben génie de la couleur - Page 3 Den2-t11

Alternant ainsi (d'une façon narquoise) la séduction et l'ignominie, cette deuxième aventure de Den allait habilement beaucoup plus loin que le premier opus. Tandis que "Nerverwhere" était une œuvre assez simple qui pouvait se suffire à elle-même, "Muvovum" élargissait le champ des possibles en introduisant de nouveaux lieux et d'autres personnages importants, qui allaient être la source de nouvelles aventures. Den allait par la suite devenir une série très complexe, chaque album rendant la série de plus en plus difficile à comprendre (pour mon plus grand désespoir).

Mais une chose devenait certaine ! Avec "Den", Richard Corben était tout simplement en train de réaliser sa grande œuvre.  Cool


(*) NB : Il existe quelques textes qui essaient de faire la synthèse de toutes ces histoires parfois peu claires, en particulier la "Den's Legacy" que l'on peut trouver sur le site MuutaNet. Mais pour comprendre, il vaut mieux avoir lu tous les albums auparavant :  

https://muuta.net/wp/articles/dens-legacy/


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