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L'enfant grec

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1 L'enfant grec le Sam 4 Juil - 0:14

Raymond

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Dans ses interviews, Jacques Martin a souvent avoué sa fascination pour La Grèce. Les histoires d'Alix situées dans ce pays appartiennent à ses meilleures créations. L'Enfant Grec est un album qu'il a médité pendant plusieurs années. Il parlait déjà de cette histoire en 1973 (dans les Cahiers de la BD) en déclarant que "c'est un album que je chéris depuis longtemps".

Avec cette histoire, il a voulu montrer les aspects peu connus de la cité antique tels que le marché aux esclaves, les archers scythes ou la passion des grecs pour les procès (il explique cela dans Avec Alix). C'est en partie pour cette raison que le récit débute dans le port du Pirée, où Alix et Enak vont être vendus comme esclaves.



J'ai de grands souvenirs de la publication de cette histoire dans le journal Tintin. Ce qui est amusant, c'est que je me souviens davantage des images que du récit. Il est vrai que cette histoire de fille déguisée en garçon ne m'avait pas passionné pendant mes jeunes années. De plus, on trouve peu de combats ou de poursuites dans cet album et il s'agit plutôt d'une intrigue de "salon" si j'ose dire, qui se concentre sur les dialogues et les caractères. Et puis, il me semble que Jacques Martin compose chaque image avec passion, comme si elle était unique. Il fignole ses décors et nous permet de faire une véritable promenade à l'intérieur de la ville d'Athène. Cette reconstitution graphique m'a bien plus impressionné que l'aventure vécue par Alix.

Prenons une image au hasard :



C'est une case intermédiaire qui montre Numa Sadulus à la recherche d'Herkios, et on la remarque peu en lisant l'album, au milieu de 8 ou 9 autres images tout aussi recherchées. Considérée isolément, comme ci-dessus, on remarque mieux sa beauté. Je suis pour ma part frappé par son mélange de mouvement et d'harmonie, et aussi par le soin qui est apporté aux détails. J'ai entendu Jacques Martin déclarer que son dessin dans l'Enfant Grec ou la Tour de Babel était souvent meilleur que celui de ses premiers albums (même si ceus-ci sont mieux côtés auprès des amateurs). En relisant cette histoire, je comprends mieux son opinion.

Je ne parlerai donc pas trop de l'intrigue, dont certains aspects me restent mystérieux. Comment comprendre par exemple le rôle de Numa Sadulus, tour à tour protecteur ou tortionnaire vis-à-vis d'Alix et d'Enak. Que penser de cette assemblée de savants, qui découvre les secrets de l'atome (est-ce possible à cette époque). ? J'avoue ne jamais y avoir fait très attention. Par contre, je n'en perds pas une miette lorsqu'Alix traverse un atelier de peinture, et que l'on découvre le travail des artisans. Cette image est vraiment magnifique.



Je force le trait, bien sûr, car cette histoire est au fonds très dramatique. Archeloa et Herkios sont (de façon différente) les victimes des entreprises cupides d'Hykarion, et Alix ne peut rien faire pour l'empêcher. Le récit les amène de façon inexorable vers leur destin et le scénario me semble en fait construit comme une pièce de théâtre. Sur la fin, Jacques Martin introduit un personnage qui tient le rôle du choeur antique, comme dans une tragédie de Sophocle. Ce vieillard s'adresse à Archeloa, puis au cadavre d'Hyrakion, et même si cette scène est irréelle, elle donne à la fin de cette histoire un ton très noble.



Bon, je bavarde, je bavarde, mais Jacky-Charles a depuis quelque temps préparé une analyse beaucoup plus sérieuse sur cette histoire chère à Jacques Martin. Je lui laisse donc la parole et je suis certain que nous allons apprendre quelques chose.



Dernière édition par Raymond le Dim 25 Mai - 16:38, édité 1 fois


_________________
Et toujours ...
http://lectraymond.forumactif.com

2 Re: L'enfant grec le Sam 4 Juil - 16:04

Jacky-Charles


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Analyse sérieuse ? Je ne sais pas, ce sera aux lecteurs de me le dire ! Mais ce qui m'avait frappé, en relisant cette histoire, en dehors de l'aspect esthétique souligné par Raymond et sur lequel je n'insisterai pas - il vaut mieux admirer les dessins - c'est le nombre de thèmes que Jacques Martin aborde ici : la citoyenneté et l'esclavage, la justice, l'éducation, l'héritage, la science, l'ésotérisme avec les Mystères d'Eleusis... et j'en ai peut-être oublié ! Bien entendu, ce n'est là que mon interprétation, et comme toute interprétation, elle est subjective et discutable.
Et, pour une fois, nous terminerons en vers...
L’ENFANT GREC


Quinzième aventure d’Alix


Le résumé

Mauvaise passe pour Alix et Enak : capturés, au cours d’un de leurs voyages, par des marchands d’esclaves, ils sont vendus comme tels sur le port du Pirée, et achetés par un Romain, agent secret de Pompée, Numa Sadulus. Ce dernier veut se servir d’eux pour tenter de percer le mystère qui entoure une grande fabrique de vases attiques, le Protonéion, où se maniganceraient des évènements inquiétants.


Quand cela se passe-t-il ?

Toujours à la même période, et donc, Pompée étant vivant, entre -52 et -49.


Où cela se passe-t-il ?

Toute l’histoire se déroule à Athènes, dans différents endroits de la ville, du port du Pirée au Protonéion déjà cité ( lieu imaginaire ), puis sur l’Acropole, et pour finir, au théâtre de Dionysos, qui se trouve au pied de l’Acropole, au sud-est de celle-ci.

Athènes

A la différence du Pirée, ville portuaire construite selon les règles de l’urbanisme orthogonal, Athènes est une succession de quartiers édifiés sans plan directeur. La ville n’a plus, à l’époque de cette histoire, le prestige et la richesse qui étaient les siens au temps de sa splendeur, au -Vème siècle, le « siècle de Périclès », mais elle est restée le centre intellectuel et culturel qui a survécu au déclin, puis à la disparition de sa puissance politique : tous les jeunes gens de l’élite viennent s’y instruire, et cela pour plusieurs siècles encore.
A l’époque romaine, elle fut d’abord l’alliée des Romains, mais, s’alliant ensuite avec leur ennemi, Mithridate, elle fut assiégée et ravagée par Sylla.
L’Acropole fut construite de -447 à -409, sous l’impulsion de Périclès, le Parthénon étant achevé dès -436. Par la suite, et jusqu’à l’époque de ce récit, la ville ne connaîtra plus que des aménagements mineurs, tel que celui de l’Agora, avec des portiques selon le principe des places hellénistiques.
Les longs murs, fortifications qui protégeaient la route entre Athènes et Le Pirée, sur 10 km environ, furent construits en même temps que l’Acropole et les murailles de la ville, le tout étant en partie financé par le trésor de la Ligue de Délos, destiné en réalité à protéger l’ensemble des cités grecques contre la menace Perse, mais dont Athènes, cité dominante, disposait à sa guise. Ils furent démantelés à partir de -404, sur l’ordre de Sparte, vainqueur de la guerre du Péloponnèse.
Il existait, depuis au moins le -Vème siècle, des « entreprises » importantes comme le Protonéion, employant des dizaines, voire une centaine d’esclaves, et travaillant dans des domaines divers : poterie, cuir, métallurgie. Elles appartenaient à des citoyens ou à des métèques, les résidents libres non citoyens. Ces derniers contrôlaient aussi le grand commerce et la banque, tandis que le petit commerce et l’artisanat ( ateliers comprenant un maître et un ou deux esclaves ), sont exercés indifféremment par des citoyens, des métèques ou des esclaves « indépendants », qui reversaient une redevance à leur maître.


Le contexte historique

Je reprends ici les données déjà publiées dans l’analyse du Dernier Spartiate, qui correspondent également au contexte de cet album.
L’indépendance des cités grecques n’est alors plus qu’un souvenir. La Grèce, dirigée par des souverains macédoniens depuis Alexandre, est devenue une province romaine en -146 après avoir été plusieurs fois vaincue par Rome. Le dernier soubresaut est la tentative de Mithridate, en -84, plus de trente ans avant cette aventure d’Alix. Les relations entre ces cousins ennemis, Grecs et Romains, sont curieuses. Les Grecs supportent mal la domination romaine, tandis que les Romains regardent à la fois de haut les « petits Grecs » contemporains, tout en admirant ce que leurs ancêtres ont apporté aux arts, aux lettres, aux lois et aux sciences, et s’efforçant, pas toujours avec bonheur, de les imiter en tout. Lorsque César sera vainqueur à Pharsale, en Thessalie, en -48, il prendra grand soin de ménager les combattants Grecs qui s’étaient alliés avec Pompée.


Citoyens romains…

Dans cet album, pour la première fois, Alix et Enak mettent en avant leur qualité de citoyens romains. Jusqu’à présent, c’était évident, et d’ailleurs, ils se sont toujours comportés comme tels. Cette affirmation oblige néanmoins à faire deux observations : qu’est-ce qu’un citoyen romain, et comment le devient-on ?
La citoyenneté romaine est une valeur juridique qui exprime une communauté de droits et de devoirs, mais n’implique pas le partage d’une vie en commun au sein d’une même cité matérielle : le citoyen romain est citoyen partout et en toutes circonstances, à la différence du Grec qui ne l’est que dans les limites de sa cité. Le Romain ne cesse d’être citoyen que s’il acquiert une autre citoyenneté, ou s’il est capturé par l’ennemi, car il n’y a pas de citoyenneté sans liberté, mais ses droits sont rétablis dès sa libération.
On devient citoyen par la naissance légitime, d’un père Romain lui-même, ou seulement d’une mère romaine en cas de naissance naturelle. Mais il y avait d’autres moyens d’acquisition individuelle : soit par l’immigration autorisée, soit à titre de récompense, ou encore par l’exercice d’une magistrature locale dans une colonie latine. La citoyenneté pouvait également être accordée à des communautés entières ou aux occupants d’un territoire, généralement après une annexion guerrière. Il y avait enfin les différentes formes d’affranchissement des esclaves et l’adoption, qui intéresse directement Alix.
A cette époque, l’adoption était très libre : aucune condition n’était requise de la part de l’adopté, qui pouvait être esclave, affranchi, plus âgé même que l’adoptant, qui pouvait donner à celui qu’il faisait entrer dans sa famille, la position qu’il voulait. Les finalités de l’adoption n’étaient pas seulement de s’assurer une descendance, mais aussi de former une alliance politique. La qualité d’héritier pouvait être subordonnée à l’adoption du nom de l’adoptant : c’est le cas de l’adoption d’Octave par César.
Comment Alix et Enak, nés, l’un Celte, l’autre Égyptien, sont-ils devenus citoyens romains ? Pour Alix, nous le savons dès le début de ses aventures : il a été adopté par Honorus Graccus Galla. Mais qu’en est-il pour Enak ? Les divers moyens énumérés ci-dessus, collectifs ou individuels, ne le concernent pas, à l’exception, également, de l’adoption. On peut donc supposer que c'est Alix qui l'a adopté à son tour. Leurs relations, au moins sur le plan juridique, pourraient donc être assez différentes de ce qu’on imagine généralement.





et esclaves en Grèce

Alix et Enak ont fait une désagréable rencontre qui leur vaut de se trouver, sur le marché aux esclaves, du mauvais côté de l’étal. Nous ne connaissons pas les circonstances de leur capture, et ils n’en disent rien, mais on peut présumer que les Phéniciens, rencontrés dans l’épisode précédent, « Les proies du volcan », y seraient pour quelque chose, d’autant plus que le marchand précise qu’il a dû les disputer à des trafiquants Phéniciens.
Quoi qu’il en soit, qu’est-ce qu’être esclave en Grèce, à cette époque ?
L’esclavage en Grèce connaissait plusieurs formes, collectives ou individuelles. Parmi les premières, la plus connue est la forme communautaire à laquelle appartenaient les hilotes de Sparte ; les citoyens de cette cité étant libérés de toute activité productive pour ne se consacrer qu’à la défense de la cité, leur subsistance était assurée par un lot de terre cultivée par les hilotes. D’autres cités pratiquaient cette servitude collective dans laquelle l’esclave est la propriété de la communauté ; on leur reconnaît alors un certain droit de propriété ainsi que des liens familiaux. Certains ont pu participer à la défense de la cité, comme à Sparte, et acquérir ainsi une conscience politique, confirmée par plusieurs révoltes serviles d’hilotes.
Les cités affectaient ces esclaves à leurs chantiers, leur administration ou encore leur police : c’était notamment le cas des gardes Scythes d’Athènes, que l’on voit à l’œuvre dans cet album. Cette population était donc relativement stable.
L’esclave individuel, au contraire, est une marchandise qui s’achète et qui se vend ; il n’a aucun droit, ni aucune capacité juridique. Le statut d’esclave est héréditaire ; s’il existe des familles d’esclaves dans une maisonnée, leur cohésion est suspendue au bon vouloir du propriétaire, lorsqu’il y trouve son avantage. S’ils ne sont pas nés dans la maisonnée, ils sont achetés, soit par transaction entre particuliers, soit sur les marchés qu’approvisionnent les guerres ou la piraterie.
L’esclave individuel peut travailler directement pour le compte de son propriétaire ou être loué à d’autres. Dans les ateliers d’artisans, les maîtres côtoient généralement leurs esclaves, mais certains ateliers ne comptent que des esclaves.
Dans la cité, les hommes se définissent moins par leur activité que par leur statut. Un citoyen libre, mais misérable, a un sort moins enviable qu’un esclave vivant dans une riche demeure en exerçant une activité recherchée, bien que sous la contrainte et subissant la force de l’aliénation. Devant les juges, l’homme libre fournit un témoignage sous serment et sa peine est généralement une amende, tandis que l’esclave subit les châtiments corporels et la torture quand on a besoin de son témoignage dans une affaire criminelle.
Bien que cela n’entre pas ici en ligne de compte, le statut de l’esclave à Rome n’était pas sensiblement différent. Primitivement intégré dans la famille du maître, l’esclave devient peu à peu un simple matériel humain, traité sans la moindre considération, d’où les nombreuses révoltes serviles dont la plus connue est celle dirigée par Spartacus ( -73/-71 ). Toutefois, dès le début de l’Empire, soit un peu après l’époque de cette histoire, le droit romain atténue l’arbitraire de la domination du maître en protégeant les esclaves contre la cruauté de certains propriétaires, des peines étant prévues contre ceux qui tueraient leurs esclaves sans motif, mais sans que cela remette en cause le droit de vie ou de mort du maître ; les liens familiaux, la capacité commerciale et l’affranchissement sont également favorisés, mais ce dernier peut être vu avant tout comme un avantage pour le maître, qui se débarasse ainsi d'esclaves devenus improductifs. Il faut aussi distinguer le petit nombre d’esclaves privilégiés, tels les esclaves impériaux, riches et considérés, du tout venant dont le sort était toujours aussi aléatoire.


Atomes crochus

Le savant que rencontre Alix lui parle des découvertes de Démocrite concernant la physique des corps et lui montre des documents qu’il aurait laissés. Nous ne connaissons les théories de Démocrite que par les citations d’autres auteurs antiques. Mais qu’a-t-il dit exactement ? Ses

3 Re: L'enfant grec le Sam 4 Juil - 16:08

Jacky-Charles


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théories doivent tout à la spéculation intellectuelle, car, à l’époque, il n’était bien entendu pas question d’observation.
Démocrite ( vers -460 / vers -360 ) est né à Abdère, en Thrace, où il a enseigné après avoir beaucoup voyagé. Contemporain de Socrate, ils ne semblent pas s’être rencontrés.
Le principe fondamental de sa physique est que tout est constitué d’atomes ( ce qui est plein ) et de vide ( ou néant ). Le vide ( kenon ou medèn ) est du non-être, dans lequel se meuvent éternellement les atomes, et qui existe autant que l’être ( dén ). Il y a du vide non seulement dans le monde, c’est l’intervalle entre les atomes, mais en dehors du monde et il est infini. Rien ne vient du néant, et rien, après avoir été détruit, n’y retourne.
Les atomes, c’est-à-dire les insécables, sont inaltérables, ce sont des corpuscules solides et indivisibles, séparés par des intervalles vides. Ils ne peuvent être affectés ou modifiés à cause de leur dureté. Ils se déplacent de manière tourbillonnaire dans tout l’univers et sont à l’origine de tous les composés, le soleil aussi bien que l’âme, et des quatre éléments ( feu, air, eau, terre ). L’être n’est donc pas « un », mais composé de corpuscules qui entrent parfois en collision et rebondissent au hasard ou s’associent selon leurs formes par la force de leur mouvement, mais ne se confondent jamais. La génération est une réunion d’atomes, et la destruction, leur séparation. Les atomes se maintiennent ensemble jusqu’à ce qu’une force, plus puissante que celle qui les réunit, venue de l’extérieur, les disperse. Sous l’action des atomes et du vide, les choses s’accroissent ou se désagrègent : ces mouvements constituent les modifications des choses sensibles.
Démocrite désigne les atomes par plusieurs termes, notamment par rhutmos ( le rythme, la forme en mouvement ), ou par idéa ( la forme ). Les formes atomiques sont en nombre quasi-illimitées : grandes ou petites, lisses ou rudes, crochues, recourbées ou rondes, ce qui permet une infinité de combinaisons atomiques possibles. Le hasard initial des rencontres atomiques dépend du principe qui gouverne toutes choses : la nécessité, qui impose son ordre au monde.
Cette physique ne se résume pas à la théorie générale des éléments, elle cherche aussi à identifier les causes des phénomènes réguliers et accidentels de la nature dans une pluralité de domaines : zoologie, médecine, géophysique, botanique, physiologie de la perception. Toutes choses étant constituées d’atomes et de vide, leur réalité véritable ne peut être parfaitement représentée par nos sens : des qualités comme la couleur ou la saveur sont les expressions de la simple croyance ou d’une convention, et les représentations ( statues… ) sont aussi les effets d’un mouvement atomique.
Les théories de Démocrite sont reprises et complétées par Épicure ( -342 / -270 ) et Lucrèce ( -95 / -50 ). Les formes d’atomes ne sont pas en nombre infini et leur structure contient des parties plus petites, mais inséparables et sans mouvements ni agrégats possibles. Pour rendre compte de la puissance organisatrice de la nature et soustraire les mouvements délibérés à l’hégémonie de la nécessité, ils supposent que la chute des atomes vers le bas, sous l’effet de leur poids propre, explique la genèse spontanée des combinaisons corporelles et la possibilité de l’acte libre.
Il est donc possible que le savant qu’Alix rencontre se réfère à la partie de la théorie relative à la réunion et à la dispersion des atomes, particulièrement en ce qui concerne les effets destructeurs d’une séparation contrainte des atomes constituant des corps. Quant à faire de l’or à partir de cette théorie, j’en laisse la responsabilité à l’auteur !


Un héritage, deux héritages…

Toute l’histoire tourne autour de deux successions : celle de Protone, qui est en cours depuis deux ans, et celle d’Hykarion, qui n’est pas encore à l’ordre du jour. Comment héritait-on, à Athènes, à cette époque ?
L’héritier de Protone est donc Herkios, son fils apparemment unique et mineur, qui paraît avoir une douzaine d’années. Il n’entrera en possession de son héritage qu’à sa majorité, fixée à dix-huit ans, l’âge de l’éphébie. En attendant, ses biens sont administrés par un tuteur. Or, Herkios étant un citoyen ( de vieille race, précise même Hykarion ) celui-ci doit être un citoyen, désigné, soit par testament, soit par l’archonte ( magistrat ). Ce ne peut donc être Hykarion, qui est un métèque ; l’histoire ne dit pas comment il aurait pu s’y prendre pour écarter le tuteur nommé et gérer, semble-t-il sans partage, les biens du garçon. Il est possible qu’il ait lui-même bénéficié d’un legs par testament et qu’il cherche à arrondir son propre héritage. Toutefois, les étrangers à la famille arrivent loin, dans l’ordre successoral, derrière les descendants en ligne directe et les autres membres de la parentèle.
En effet, Herkios disparu, Hykarion n’hériterait pas pour autant, puisque les juges rechercheraient d’abord les collatéraux de Protone en remontant à son père ou à son grand père puis en redescendant jusqu’aux cousins germains et à leurs enfants. A défaut, on procède de manière identique pour la branche maternelle. Ce ne serait donc pas étonnant qu’on finisse par trouver quelqu’un d’autre… à moins qu’il s’agisse d’Hykarion lui-même, mais ce n’est pas dit non plus, simplement suggéré.
Quant à la succession d’Hykarion, elle serait simple, puisqu’il semble lui aussi n’avoir qu’un seul héritier direct : sa fille Archéloa. Si celle-ci avait eu au moins un frère, elle aurait dû s’effacer devant lui et elle n’aurait reçu qu’une dot lui permettant de se marier. Mais étant fille unique, célibataire et sans enfants, elle est épiclère ( au plus près de l’héritage ) : seule bénéficiaire, elle n’est pas sans droits. Elle sera placée sous la tutelle de l’archonte jusqu’à son mariage avec un membre de la parenté paternelle, légitime et successible, ou, à défaut maternelle ( voir alinéa précédent ), de manière à engendrer un fils qui deviendra à sa majorité le titulaire du patrimoine de son grand père maternel. La cité protégeait les filles épiclères contre les éventuels empiètements des collatéraux du défunt. Pour cette fois, Hykarion n’a pas tout à fait tort : les choses auraient été plus simples s’il avait eu un garçon ; éternelle mineure, la femme grecque était sous tutelle tout au long de sa vie, et, dans ce cas, ne recueillait l’héritage paternel que pour le transmettre à ses fils.


Crime et châtiment : la justice athénienne

Comme dans toutes les provinces romaines, les institutions d'origine avaient été conservées presque sans changement. Celles d'Athènes remontent à plusieurs siècles, notamment en matière de justice, et personne ne voyait l'intérêt de les modifier. A noter que dans les provinces romaines, Rome installa ses propres tribunaux, d'abord réservés à ses citoyens, mais qui furent ensuite accessibles à tous : les autochtones y voyaient surtout l'avantage que le droit romain était écrit, contrairement à beaucoup de droits locaux. Les tribunaux locaux devaient généralement faire confirmer par l'autorité romaine leurs décisions les plus graves ou les plus susceptibles de troubler l'ordre public. Il faudra attendre l'empereur Hadrien pour que le droit romain s'applique enfin partout.
Nous examinerons seulement ici la justice pénale, la justice civile comportant quelques différences par rapport à celle-ci.
Pour juger les crimes, les Athéniens disposent d'un tribunal populaire dont les juges sont tirés au sort parmi les citoyens. Les condamnations vont de l'amende à la confiscation des biens, de la privation des droits civiques à la peine capitale.
Les magistrats chargés de la police ont pour fonction d'arrêter les voleurs et les criminels, qui sont exécutés immédiatement s'ils avouent. Sinon, ils sont envoyés devant le tribunal. Pour tous les crimes, Athènes dispose de deux tribunaux. Le premier, qui siège sur la colline de l'Aréopage, est composé d'anciens archontes qui jugent les affaires de meurtres avec préméditation, d'empoisonnements et d'incendies. C'est une assemblée aristocratique dont le prestige moral est fort grand. Le second tribunal est composé de 51 “éphètes” nommés par tirage au sort, et siégeant dans quatre endroits différents selon le type de meurtre.
Il n'existe pas à Athènes de ministère public et même les crimes les plus graves ne sont pas poursuivis s'il n'y a pas eu de dénonciation. Ainsi, lors d'un meurtre, si les parents de la victime ne se portent pas partie civile, l'assassin n'est pas inquiété.
Herkios a eu la malchance d'être pris en flagrant délit, même s'il n'y était pour rien, et c'est devant le premier tribunal qu'il est jugé, puisque la préméditation semble pouvoir être retenue contre lui.
On n'auditionne pas de témoins au cours du procès : ainsi, Alix n'aurait pas pu intervenir, d'autant plus qu'il est étranger et encore sous le statut d'esclave, et le témoignage d'un esclave, pour avoir force de preuve, devait être obtenu sous la torture !
Les juges votaient dès la fin des auditions et des plaidoiries, sans délibération, en choisissant à la majorité quelle partie a raison, selon eux. Les jugements ne sont ni écrits, ni motivés.
La sentence, qui peut être la peine capitale en cas d'homicide, est exécutoire dès sa prononciation, et relève de la compétence de l'archonte.


4 Re: L'enfant grec le Sam 4 Juil - 16:09

Jacky-Charles


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Le gymnase et l’éducation

Ce n’est pas par hasard que l’on voit Herkios se rendre au gymnase : c’était le lieu privilégié pour l’éducation des jeunes gens de sa classe sociale.
Destiné à l’origine à l’entraînement sportif et militaire, le gymnase accueille progressivement l’enseignement intellectuel : les entraîneurs sportifs y voisinaient avec les grammairiens, conférenciers, poètes et musiciens.
Un gymnase comportait généralement une palestre, édifice carré à cour et péristyle comportant une série de pièces en périphérie, et des pistes d’entraînement, couvertes ou non. Ils étaient parfois proches d’un stade ou d’un sanctuaire. A l’époque impériale, ils se combinèrent souvent avec des thermes. A Athènes, l’Académie de Platon, le Lycée d’Aristote, étaient des gymnases.
Herkios a beaucoup de chance de fréquenter le gymnase d’Athènes, sans doute le plus célèbre et probablement le meilleur, car sa réputation justifiée datait de l’époque classique et se poursuivra encore longtemps. Mais, comme Athènes, toute cité grecque digne de ce nom avait son gymnase, centre social, athlétique et intellectuel, où se rendaient les citoyens les plus prospères, et qui contribuait à préserver l’identité et la culture grecques. S'il leur arrivait d'étudier, les filles restaient à la maison pour cela.
Toutes les classes d’âges s’entraînaient et étudiaient au gymnase, à condition d’en avoir les moyens, des plus jeunes à partir de 7 ans, jusqu’aux éphèbes à partir de 18 ans. Outre la lecture et l’écriture, on enseignait les lettres classiques, ( les auteurs les plus étudiés étant Homère, Euripide et Ménandre ), la géométrie, la musique, la poésie, puis, à partir de 17 ans, la sophistique et la rhétorique, celles-ci considérées comme utiles pour argumenter en politique et devant les tribunaux. Tout cela était un luxe pour une petite élite locale, mais on remarquera que le programme ignorait les langues étrangères.
Les moins fortunés ou les moins chanceux se contentaient des écoles locales, quand il y en avait, et des savoirs élémentaires. Bien que payantes, ces écoles avaient peu de moyens, et les maîtres, mal rémunérés, étaient méprisés, ce que traduit le proverbe grec de l’époque : celui qui peut, agit, celui qui ne peut pas, enseigne.


La grotte de Déméter et les Mystères d’Éleusis

La grotte de Déméter, et le souterrain qui lui fait suite, où Archéloüs entraîne Alix et Enak, évoque le culte de cette déesse ainsi que les Mystères d’Éleusis, auxquels ne pouvaient assister que les initiés. Il est toutefois peu probable qu'un particulier, même riche, put disposer d'un tel sanctuaire à domicile.
Déméter, fille de Cronos et de Rhéa, est la déesse mère de la terre cultivée, ( à ne pas confondre avec Gaïa, déesse de la Terre-Monde ), mais c’est aussi celle qui reçoit les morts en son sein. Sa fille unique, Coré, fut enlevée par Hadès, souverain des Enfers, pour devenir sa reine sous le nom de Perséphone. Déméter, éplorée, la rechercha et finit par obtenir de son frère Zeus que Coré ne passe qu’une moitié de son temps dans le séjour souterrain et l’autre à la surface du monde. Au cours de cette quête, Déméter s’arrêta à Éleusis, près d’Athènes, où elle fut bien reçue et où un sanctuaire lui fut élevé. En remerciements, elle instaura au bénéfice des habitants des rites, les Mystères, qu’il était impossible de transgresser ou de divulguer, mais dont la parfaite initiation conduisait à la béatitude.
Les initiés constituent une communauté non pas sociale, mais spirituelle, à laquelle ils participent de leur plein gré, par une libre adhésion et indépendamment du statut civique. Les Mystères procurent à l’initié un privilège exceptionnel qui l’arrache au sort du commun des mortels, et comporte l’assurance d’un sort meilleur dans l’au-delà. L’initiation n’a pas pour but de transformer l’homme, mais de le faire adopter par la divinité et déjouer ainsi les pièges de l’Hadès, synonymes de néant et de souffrances. L’époptie ( initiation parfaite ) constitue la réponse à cette crainte et ne nécessite pas de dogme, c’est le secret du chemin révélé qui mène à l’endroit privilégié où l’initié coulera une existence dénuée de toute peine. Ce parcours pénible dans un lieu angoissant, semé de frayeurs et de morts fictives, subi au cours de l’épreuve initiatique, est une « répétition générale » de ce qui attend, dans l’Hadès, l’âme solitaire et sans repères mais qui s’achève par le passage des ténèbres à la lumière lors des retrouvailles divines.
Les Mystères n’étant pas réservés à des « élus », ni l’aboutissement d’un enseignement, leurs finalités furent toujours largement dévoilées : l’initiation visait le bien suprême, la félicité, la béatitude outre-tombe. Selon Aristote, qui n’est pas un mystique, les rituels, qui seuls firent l’objet d’un secret total, donnaient une nouvelle disposition à la sensibilité, assurant de douces espérances aux initiés.
Les philosophes cyniques, tel Diogène, contestaient l’intérêt des Mystères pour accéder à la béatitude, estimant que le sort de l’âme après la mort aurait dû dépendre d’une conduite édifiante et d’une amélioration morale au cours de la vie, plutôt que de dépendre de gestes prescrits et de l’assistance à des spectacles mystiques.
L’empereur chrétien Théodose supprima le culte en 393, et, en 395, les Wisigoths d’Alaric détruisirent le sanctuaire.
Comment est racontée l’histoire

Revenons à l’album et à nos héros.
Le dessin est remarquable de précision et offre au lecteur un voyage touristique dans Athènes minutieusement reconstituée. On peut aussi y admirer un défilé de tous les costumes portés à l’époque ( ah, les dames avec leur ombrelle ! ) et les couleurs flamboyantes mettent en valeur ces décors réalistes.
Le scénario présente aussi quelques singularités par rapport aux épisodes antérieurs. D’abord parce qu’Alix et Enak, en raison de leur situation particulière, n’ont pas les coudées aussi franches et laissent souvent le devant de la scène à d’autres. D’ailleurs, pour eux, l’histoire ne commence qu’à la deuxième page et s’achève en haut de l’avant dernière : toute la conclusion du récit se passe de leur présence ! Bien que les déplacements soient relativement restreints, puisqu’on reste à Athènes, on ne manque pas de péripéties haletantes, ni de coups de théâtre, au sens propre de cette expression pour la dernière séquence. Au total, un récit rapide, qui ne dure que cinq jours et quatre nuits, parfaitement maîtrisé, et, comme on a pu le voir dans les chapitres explicatifs précédents, comportant un grand nombre de thèmes qui en font une histoire particulièrement riche et foisonnante.







Les personnages

Alix : la malchance l’ayant privé de sa liberté, il n’est pas en position de force ou de prendre des initiatives : il lui faut donc laisser celles-ci à d’autres. Toutefois, la captivité et la servitude, qu’il doit bien espérer très provisoires, ne l’empêchent pas de s’engager audacieusement, en se mettant sans hésiter à la disposition de Numa Sadulus. Il est vrai qu’il n’a guère le choix, et puis c’est toujours rendre un service à Rome, à qui il doit tant, sans qu’il sache cependant jusqu’où cela va l’entraîner. Peu à peu, à défaut de sa liberté, il retrouve son libre arbitre, y compris pour décliner la proposition d’Archéloüs qui lui déplait, alors que rien ne l’empêchait d’accepter pour voir venir. Son caractère, qui lui interdit de tromper, même un adversaire, reprend donc le dessus : dévoué, mais entier, et cela est d’autant plus méritoire que sa marge de manœuvre est particulièrement réduite et qu’il est contraint de passer beaucoup de temps à fuir les ennuis.

Enak : comme bien souvent, il suit le mouvement, y compris lorsque Alix accepte d’aller espionner le Protonéion. Son moment de faiblesse entre les longs murs ( 10 km à pied, en plein cagnard ! ), passé, lui aussi retrouve son énergie et sa curiosité, mais sans se démarquer d’Alix, qu’il accompagne fidèlement. Il a un premier mouvement d’humeur, pas vraiment en phase avec sa situation, lorsque Herkios met en doute sa qualité de prince d’Égypte, mais il aura ensuite la satisfaction de voir celui-ci la reconnaître, hélas pour peu de temps. Néanmoins, il sera heureux d’avoir été pris, au moins une fois, au sérieux, mais ce sera bien la seule occasion qu’il trouvera.

Et, par ordre d’entrée en scène :

5 Re: L'enfant grec le Sam 4 Juil - 16:10

Jacky-Charles


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Numa Sadulus : parmi les personnages épisodiques de cette histoire, qui ne manque pas d’individus hors du commun, celui-ci est particulièrement réussi. Descendant, dit-il, d’une vieille famille latine, mais ne répugnant pas à exercer comme agent secret grâce à l’argent fourni par Pompée et le Sénat, ce qui signifie qu’il n’a probablement pas un as à lui, il est assez astucieux pour trouver un moyen d’accomplir sa mission qui ne le compromette pas trop aux yeux de ceux qu’il doit surveiller. Assez ignorant des réalités du monde grec ( cf. la scène du gymnase ), il s’adapte vite, et lorsqu’il faut mettre en branle la hiérarchie militaire romaine, il est encore là. Il est vrai qu’il ne sait pas plus qu’Alix à quoi il va aboutir ! Disons qu’il se conduit honnêtement au service de Rome. Jacques Martin précise qu’il a inventé son nom d’après celui d’un de ses amis, Numa Sadoul, mais que, bien entendu, ni le physique, ni le rôle ne correspondent au modèle.

Polyaclès : ce fonctionnaire consciencieux pourrait passer pour un personnage sans importance, s’il ne présentait pas l’avantage certain de toujours se trouver au bon moment à l’endroit qu’il faut : pour voir Alix et Enak arriver à Athènes, puis se faire arrêter par les gardes, pour remettre Numa Sadulus dans le droit chemin au gymnase, et enfin pour mettre tout le monde en face de ses responsabilités devant le Tribunal. Il joue ainsi un peu le rôle de l’enquêteur perspicace qui dénoue l’intrigue, qui reviendrait logiquement à Alix, mais que celui-ci n’a pas la liberté de mener à bien.

Hykarion : le méchant de l’histoire. Et pourtant, son physique n’a rien d’impressionnant, rien à voir avec la galerie de beaux monstres auxquels Jacques Martin nous a habitués. Ce n’est qu’un commis monté en grade qui s’est senti pousser des ailes et de l’ambition quand la place s’est trouvée libre : plus de patron, et un héritier trop jeune pour le gêner. L’idée de réunir les savants est géniale, et, quand il leur donne les moyens d’aller jusqu’au bout de leurs projets, on voit le résultat. Pour lui, le seul point noir, désormais, c’est l’héritier légitime, Herkios, et, quand d’autres gêneurs viennent s’y ajouter, il n’hésite pas à employer les grands moyens. Mais ce n’est pas un homme d’action, ni un plaideur, il perdra son sang-froid devant le tribunal, allant jusqu’à dénoncer sa fille et complice après avoir paré au plus pressé en se débarrassant d’Herkios. Il a perdu la partie pour avoir cru que tout le monde était aussi facile à manipuler qu’Archéloa.


Archéloüs/Archéloa : cette fille travestie en garçon, qu’on prend un moment pour un garçon travesti en fille, est unique dans la saga d’Alix. D’ailleurs, celui-ci s’interroge sur le sexe réel du personnage, sans obtenir de réponse précise ! Mais Archéloa n’a pas choisi de devenir Archéloüs, elle a obéi à son père dans un but purement utilitaire. Elle est arrivée à un âge où elle doit savoir parfaitement à quoi s’en tenir sans que son père ait besoin de lui faire la leçon à longueur de temps. Complice objective, elle n’est pas dupe et accepte la situation comme elle vient, car elle y trouve son avantage. A la différence d’Herkios, elle doit avoir peu de relations : elle ne peut pas aller au gymnase, tout garçon qu’elle prétend être ! Cela ne doit pas arranger son caractère. Quand un beau garçon se trouve à sa portée, sa nature reprend le dessus et elle essaie de l’amener à elle sans se révéler trop ouvertement : cela aurait peut-être pu marcher s’il ne s’était pas agit d’Alix. Échec et fureur. Néanmoins, quand ce dernier se trouvera en danger de mort, c’est elle qui ira trouver les savants pour le sauver et le mettre à l’abri, puis tout préparer pour leur fuite, alors qu’Herkios, tout à sa réception, ne lèvera pas le petit doigt ! Elle le défendra encore devant le tribunal en trahissant son père, ce qui doit moins lui coûter parce qu’elle sait ce dont il est capable, preuve qu’au fond d’elle-même, elle n’est pas mauvaise, mais simplement dépassée par les évènements.

Herkios : le rôle-titre. Il est encore très jeune, mais déjà conscient de sa valeur et de ses futures responsabilités, qu'il traduit par une dignité de tous les instants. Il snobe Hykarion et Archéloüs, et les méprise ouvertement en tant que métèques. Et pourtant, il n’est que le fils d’un potier !
Est-ce pour cela qu’il est le seul à se prendre d’intérêt pour Enak et son très hypothétique principat ? S’il s’agit vraiment d’un vrai prince, une amitié avec lui ne pourrait qu’être bénéfique dans l’avenir. Malheureusement, il ne se rend pas compte des nuages qui s’amoncellent au dessus de sa tête : plus il grandit, plus il devient dangereux pour Hykarion qui trouvera le premier prétexte pour l’éliminer, et quand le « prince » et son compagnon seront en grave danger, il sera trop occupé à régaler les savants pour s’occuper d’eux. Cela ne les empêchera pas de venir à son secours devant le tribunal, au cours d’un trop lourde épreuve que la méchanceté de deux protagonistes rendra fatale pour lui.

Les savants : on ne connaît pas leurs noms, seulement l’objet de leurs recherches, et on sait qu’ils sont parvenus à leurs fins. Tout d’abord reconnaissants envers Hykarion de leur avoir donné les moyens de réaliser leurs idées, ils finissent par en comprendre le danger et abandonnent leur mécène. Moralement, c’est amplement justifié quand on connaît Hykarion, mais celui-ci estime qu’ils auraient pu au moins avoir un peu plus de reconnaissance et se venge terriblement en impliquant Herkios.

Marcus Vacarus : un revenant des débuts d’Alix. Cet officier lâche et cruel a une revanche à prendre sur celui qui lui a donné jadis une leçon d’armes et d’honnêteté, et en profite lorsque son adversaire, en mauvaise posture, vient lui demander aide et protection. Là, il n’y a plus de citoyen romain qui compte devant son désir de vengeance, mais celle-ci échouera : parce qu’il n’a pas compris quels étaient les enjeux de la partie qui se joue devant lui, et qu’il a choisi en Hykarion un intermédiaire plus soucieux de ses propres intérêts que de l’aider, c’est Herkios qui en subira les conséquences.


Conclusion

Ce qui n’aurait pu être qu’une querelle d’intérêts assez sordide est transfigurée par le traitement graphique au service d’une histoire à rebondissements. Le seul reproche qu’on pourrait lui faire, c’est de donner à nos héros plus des rôles de victimes que d’hommes d’action : lorsqu’ils se démènent, c’est davantage pour sauver leurs vies que pour remplir une mission dont-ils ne maîtrisent pas les éléments.

Sources : en particulier, “Le dictionnaire de l'Antiquité” de Jean Leclant (PUF ), et plusieurs revues et sites Internet.

La prochaine fois : La chute d'Icare.




-oOo-






Et, pour terminer, voici un autre Enfant Grec raconté par Victor Hugo


Quand cet album est paru, je m'étais demandé pourquoi son titre me paraissait familier ; j'ai mis du temps avant de retrouver un vieux souvenir scolaire.
A part le titre, je ne crois pas que Herkios soit inspiré de ce personnage, mais, outre la nationalité, ils ont quelques points communs : le fort caractère, et aussi une certaine malchance.


Ce poème romantique fait allusion aux massacres perpétrés par les Turcs contre la population grecque de l'île de Chio, en 1822. Cet épisode de l'indépendance grecque contre l'empire Ottoman inspira également le peintre Eugène Delacroix, le compositeurr Hector Berlioz et le poète anglais Lord Byron, qui, venu soutenir les insurgés grecs, mourut de maladie à Missolonghi en 1824.

Les Turcs ont passé là. Tout est ruine et deuil.
Chio, l’île des vins, n’est plus qu’un sombre écueil
Chio, qu’ombrageaient les charmilles,
Chio, qui dans les flots reflétait ses grands bois,
Ses coteaux, ses palais, et le soir quelquefois
Un chœur dansant de jeunes filles.


Tout est désert. Mais non : seul près des murs noircis,
Un enfant aux yeux bleus, un enfant grec, assis,
Courbait sa tête humiliée ;
Il avait pour asile, il avait pour appui
Une blanche aubépine, une fleur, comme lui
Dans le grand ravage oubliée.


Ah ! Pauvre enfant, pieds nus sur les rocs anguleux !
Hélas ! Pour essuyer les pleurs de tes yeux bleus
Comme le ciel et comme l’onde,
Pour que dans leur azur, de larmes orageux,
Passe le vif éclair de la joie et des jeux,
Pour relever ta tête blonde,


Que veux-tu ? Bel enfant, que te faut-il donner
Pour rattacher gaiement et gaiement ramener
En boucles sur ta blanche épaule
Ces cheveux, qui du fer n’ont pas subi l’affront,
Et qui pleurent épars autour de ton beau front,
Comme les feuilles sur le saule ?






Qui pourrait dissiper tes chagrins nébuleux ?
Est-ce d’avoir ce lys, bleu comme tes yeux bleus,
Qui d’Iran borde le puits sombre ?
Ou le fruit du tuba, de cet arbre si grand,
Qu’un cheval au galop met, toujours en courant,
Cent ans à sortir de son ombre ?






Veux-tu, pour me sourire, un bel oiseau des bois,
Qui chante avec un chant plus doux que le hautbois,
Plus éclatant que les cymbales ?
Que veux-tu ? Fleur, beau fruit, ou l’oiseau merveilleux ?
- Ami, dit l’enfant grec, dit l’enfant aux yeux bleus,
Je veux de la poudre et des balles.


( Les Orientales, 1829 )


-oOo-







6 Re: L'enfant grec le Sam 4 Juil - 22:11

Raymond

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Bravo Jacky-Charles ! pouce

Ta référence aux mystères d'Eleusis m'întéresse. Elle donne en tout cas du sens à un passage qui m'avait toujours paru curieux.


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7 Re: L'enfant grec le Mar 7 Juil - 15:28

Jacky-Charles


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A part le nom, je ne savais presque rien des Mystères d'Eleusis avant de commencer cette étude, et tant d'autres choses que ces études m'ont donné l'occasion d'apprendre ou de réviser, ce dont je ne serai jamais assez reconnaissant ! Et parfois, j'ai de sacrées surprises, tellement on trimbale d'idées fausses ou de légendes sur cette époque...

8 Re: L'enfant grec le Jeu 16 Juil - 0:21

Raymond

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Petite remarque au sujet de Numa Sadulus, alias Numa Sadoul, qui était à l'époque un critique assez réputé dans le domaine de la BD. Rappelons en passant que c'est à lui que l'on doit le livre d'entretien avec Hergé, suivi après cela d'autres ouvragesdu même genre consacrés à Franquin, Gir-Moebius, Tardi et Uderzo. Jacques Martin l'a bien connu, car il travaillait encore au studio Hergé lorsque Numa Sadoul préparait son livre.

Hergé était assez railleur, et à la suite d'une anecdote que j'ai oublié, il avait pointé l'immoralisme de son "intervieweur" en inventant l'expression "vicieux comme Numa Sadoul". J'ai le sentiment que Jacques Martin n'a pas oublié ce détail en créant son personnage.

En fait, je ne crois pas du tout que Jacques Martin se soit contenté de reprendre le nom, et il me semble que son personnage est largement inspiré par le modèle de Numa Sadoul. En ne considérant que l'aspect physique, il existe déjà une ressemblance manifeste entre eux. Il suffit de comparer le portrait de Numa Sadoul de cette époque (lorsqu'il interrogeait Hergé) avec l'image de Numa Sadulus.



Le portrait moral de Numa Sadulus n'est lui aussi pas sans ressemblance avec son modèle. D'après ce que j'ai pu comprendre, Numa Sadoul (le critique) est un notable que l'on pourrait qualifier de "byzantin". J'entends par là qu'il apparait intelligent, séducteur, habile et parfois imprévisible dans ses choix. J'ai le sentiment que Jacques Martin est resté intrigué, voir fasciné par ce personnage, et qu'il l'a véritablement mis en scène dans l'Enfant grec.



Dernière édition par Raymond le Dim 25 Mai - 16:39, édité 1 fois


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9 Re: L'enfant grec le Ven 17 Juil - 23:48

Lion de Lisbonne

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grand maître
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Moi aussi, j'ai ce sentiment de que tu parles, Raymond Exclamation

10 Re: L'enfant grec le Lun 27 Juil - 21:54

Jey

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alixophile
alixophile
Un de mes albums préférés pour le cadre de l'histoire et une tonalité un peu particulière. J'ai moi aussi gardé un souvenir très "visuel" de cet album, mais au contraire de Raymond, j'avais été toutefois davantage marqué par cette histoire de travesti (peut-être parce que j'étais très jeune!). Ceci dit, je rassure au besoin, je ne souffre d'aucune conséquence psychologique de cette lecture d'enfance. Smile

A noter un gros couac au niveau de la représentation de l'Acropole avec la présence du musée de l'Acropole (construit dans les années 1950!). Mais ce couac très ponctuel n'est évidemment pas bien grave au regard de la mise en scène globale du cadre historique. Un nouveau musée de l'Acropole, en dehors de l'Acropole, a été inauguré tout récemment.

Bravo et merci Jacky-Charles pour cet exposé.

11 Re: L'enfant grec le Sam 16 Oct - 15:20

bruno

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grand maître
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Concernant cette histoire, elle fut interrompue dans le journal Tintin. Voici la page qui servit à la relancer :

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12 Re: L'enfant grec le Dim 4 Nov - 20:24

Raymond

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Admin
En me promenant dans une librairie de livre d'occase, ce week end, je suis tombé sur l'édition en langue grecque de l'Enfant grec.



Y en a t-il parmi vous qui recherchent cette édition ? Est-elle rare ?


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13 Re: L'enfant grec le Mar 6 Nov - 18:11

Bernard

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bédéphile pointu
bédéphile pointu
Certains oui la recherche.
Rare...oui et non, je dirai plutôt qu'elle n'est pas toujours facile à trouver et son prix n'est pas énorme, entre 10 et 15/20€ pour moi. En tout cas c'est à ce prix là que je le vois à chaque fois.

14 Re: L'enfant grec le Mar 6 Nov - 18:14

Raymond

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Admin
Je l'ai trouvé à 6,0 FS. pirat


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15 Re: L'enfant grec le Dim 11 Nov - 17:11

Bernard

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bédéphile pointu
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pouce

16 Re: L'enfant grec le Mar 2 Sep - 19:21

adrianstork

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alixophile
alixophile
Je fais une pause Lefranc pour revenir vers Alix et cet album qui est cher à mes yeux, puisque c'est le premier qu'on m'ait offert.
Le récit se suit comme une tragédie grecque avec des rebondissements mais peu d'action, cette dernière passant plus amplement par les discours et la rhétorique.
Le destin d'Archelous-Archeloa est assez triste et je plains cette pauvre fille d'avoir été aveuglement exploitée. A ce jour, j'ignore si elle apparait à nouveau dans un autre Alix, mais ce serait justice de la faire revenir.
Le vilain centurion Marcus est de retour, j'aime beaucoup cet état d'esprit qui vise à faire revenir un personnage présent dans une aventure ultérieure (pour info, je me souviens vaguement d'un personnage faisant une apparition caméo tragique, c'était un chef d'une tribu germanique qui apparaissait la veille d'un combat pour mourir, j'en ai voulu à Jacques Martin pendant ma jeunesse).
Par contre, je trouve que le personnage de l'enfant grec est bâclé, on le montre pimbeche et soudain on lui découvre sans aucune raison des élans de générosité envers les savants (franchement cette astuce de scénario est totalement idiote) puis pour ce prince d'Egypte dont il ne semblait avoir cure. Un personnage au final palot qui aurait mérité un meilleur traitement et qui a été happé par Archeloa, qui est la figure tragique par excellence du livre.

PS Les savants emprisonnés me font penser au mythe de la caverne de Platon.

17 Re: L'enfant grec le Dim 21 Fév - 8:52

Treblig


Double prix Nobel
Double prix Nobel
La composition de la première case fourmille de détails. pouce


18 Re: L'enfant grec le Ven 11 Mar - 21:05

Treblig


Double prix Nobel
Double prix Nobel


Au passage, une petite question : n'ayant jamais lu cet album, quelqu'un pourrait-il m'expliquer pourquoi Alix et Enak apparaissent si peu vêtus dans cette planche ? Venaient-ils de s'échapper d'un endroit où ils auraient été retenus prisonniers ?

Je n'ose imaginer que ce soit une manière pour eux de s'exercer à leur jogging matinal dès le saut du lit. Smile

19 Re: L'enfant grec le Sam 12 Mar - 0:31

AJAX

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docteur honoris causa
docteur honoris causa
Raymond a écrit:En me promenant dans une librairie de livre d'occase, ce week end, je suis tombé sur l'édition en langue grecque de l'Enfant grec.



Y en a t-il parmi vous qui recherchent cette édition ? Est-elle rare ?

Il s'agit, je suppose, de O ATHENAIOS PAIS : une traduction en grec ancien, réalisée par un professeur de grec, Mme Raphaële Ringelé et sept de ses élèves du collège de Drulingen (Alsace).

Mais quelqu'un sait-il s'il existe une édition en grec moderne ? En fait à part les éditions français/néerlandais, espagnoles-portugaises-anglaise Alix a-t-il été traduit dans d'autres langues ? Allemand, italien, biélo-slovaque etc.; Existe-t-il une liste de titres ? Je suis curieux, des amis m'avaient rapporté de Grèce ASTERIX CHEZ LES BELGES, édité chez Mammouth. Amusant !

I love you

20 Re: L'enfant grec le Sam 12 Mar - 0:38

AJAX

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docteur honoris causa
docteur honoris causa
Treblig a écrit:

Au passage, une petite question : n'ayant jamais lu cet album, quelqu'un pourrait-il m'expliquer pourquoi Alix et Enak apparaissent si peu vêtus dans cette planche ? Venaient-ils de s'échapper d'un endroit où ils auraient été retenus prisonniers ?

Je n'ose imaginer que ce soit une manière pour eux de s'exercer à leur jogging matinal dès le saut du lit. Smile

Capturés par des pirates, Alix et Enak ont été vendus comme esclaves à Athènes, où Numa Sadulus les a rachetés pour les louer à un atelier de poterie qu'il désire infiltrer. En Grèce comme à Rome, la gent servile est souvent peu vêtue...

21 Re: L'enfant grec le Sam 12 Mar - 8:43

Treblig


Double prix Nobel
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Merci, Ajax, pour ta réponse. Cool

22 Re: L'enfant grec le Sam 11 Juin - 22:17

Treblig


Double prix Nobel
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23 Re: L'enfant grec le Lun 27 Fév - 10:54

Raymond

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Admin
Raymond a écrit:Petite remarque au sujet de Numa Sadulus, alias Numa Sadoul, qui était à l'époque un critique assez réputé dans le domaine de la BD. Rappelons en passant que c'est à lui que l'on doit le livre d'entretien avec Hergé, suivi après cela d'autres ouvragesdu même genre consacrés à Franquin, Gir-Moebius, Tardi et Uderzo. Jacques Martin l'a bien connu, car il travaillait encore au studio Hergé lorsque Numa Sadoul préparait son livre.

Hergé était assez railleur, et à la suite d'une anecdote que j'ai oublié, il avait pointé l'immoralisme de son "intervieweur" en inventant l'expression "vicieux comme Numa Sadoul". J'ai le sentiment que Jacques Martin n'a pas oublié ce détail en créant son personnage.

En fait, je ne crois pas du tout que Jacques Martin se soit contenté de reprendre le nom, et il me semble que son personnage est largement inspiré par le modèle de Numa Sadoul. En ne considérant que l'aspect physique, il existe déjà une ressemblance manifeste entre eux. Il suffit de comparer le portrait de Numa Sadoul de cette époque (lorsqu'il interrogeait Hergé) avec l'image de Numa Sadulus.



Le portrait moral de Numa Sadulus n'est lui aussi pas sans ressemblance avec son modèle. D'après ce que j'ai pu comprendre, Numa Sadoul (le critique) est un notable que l'on pourrait qualifier de "byzantin". J'entends par là qu'il apparait intelligent, séducteur, habile et parfois imprévisible dans ses choix. J'ai le sentiment que Jacques Martin est resté intrigué, voir fasciné par ce personnage, et qu'il l'a véritablement mis en scène dans l'Enfant grec.

Dans Alix Mag, Stéphane nous apporte de nouvelles révélations sur cette apparition de Numa Sadoul (= Numa Sadulus) dans les albums d'Alix.

Vos pourrez lire tout cela sur cette page :

http://alixmag.canalblog.com/archives/2017/02/25/34980874.html


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