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Les BD qui racontent la BD

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1 Re: Les BD qui racontent la BD le Ven 2 Nov - 10:04

2J

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vieux sage
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2 Les BD qui racontent la BD le Ven 2 Nov - 10:07

Raymond

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Cela provient du fameux biopic de Jijé, raconté par Chaland !

Ce post me rappelle que je voulais créer une fois un sujet sur "les BD qui racontent la BD". Idea


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3 Re: Les BD qui racontent la BD le Dim 4 Nov - 15:51

Raymond

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Voilà ! J'ai créé le sujet !   Very Happy

Or donc … on peut utiliser la bande dessinée pour raconter l'histoire du genre, mais aussi pour analyser la BD elle même (parfois). Et lorsque l'auteur est intelligent, l'utilisation de la séquence d'images apporte un réel plus, tantôt ironique, tantôt informatif, tantôt symbolique, et même parfois franchement comique. L'image possède en tout cas un pouvoir de synthèse et d'explication que le texte peinera toujours à acquérir.

Je ne sais pas qui a eu en premier l'idée de raconter un événement ou un personnage du 9ème art avec la bande dessinée elle-même, mais ce petit récit de 6 pages qui est paru dans Métal Hurlant N° 64, en 1981, avait été pour moi une véritable révélation. C'était la première fois que je découvrais cette aptitude particulière de la BD à se pencher sur elle-même.



Véritable pastiche des histoires de l'Oncle Paul (qui étaient à l'époque la référence absolue), cet hommage "bédéphilique" multiplie les fausses pistes. Mélangeant l'admiration sincère avec la distance ironique, le documentaire avec les gags, ou le petit détail vrai avec la légende mythique, cette Vie exemplaire de Jijé est un monument d'intelligence et de malice, qui fait tout autant rire que réfléchir.

Cette histoire est malheureusement aujourd'hui très difficile à trouver. On la trouve dans Métal Hurlant, bien sûr, mais aussi dans un album rare édité à petit tirage par Champaka pendant les années 90, intitulé Les années Métal. Je ne sais pas si on la trouve aussi sur le Web ? L'album est devenu en tout cas un collector !



Pour ma part, j'admets que c'est avec cette oeuvre qu'ont commencé "les BD qui racontent la BD" !    Cool


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4 Re: Les BD qui racontent la BD le Dim 4 Nov - 16:25

Raymond

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Chaland allait récidiver quelques années plus tard, avec cette fois-ci une histoire du journal Spirou. Dessinée sur un scénario de Yann et intitulée Le plus grand groom du monde, cette petite histoire de 5 pages utilisait la même recette que la "vie exemplaire de Jijé". Elle racontait en effet tous les événements essentiels de l'histoire du journal en y ajoutant quelques anecdotes peu connues et surtout des gags de toute sorte (pastiche des histoire de l'oncle Paul, gags féroces et exagérations multiples, etc.).



Cette "friandise" destinée aux bédéphiles cultivés a été publiée dans un album collectif d'histoires de l'Oncle Paul. Si je ne me trompe, ces BD avaient initialement été prévues pour le journal, avant d'être refusées et finalement rassemblées dans un album édité par Vents d'Ouest parce que ... elles étaient trop irrespectueuses pour être lues par les petits lecteurs du journal Spirou.   Wink



Aujourd'hui, cet album est une petite perle que de nombreux collectionneurs (je suppose) cherchent à tout pris à acquérir.

Voilà, je vous ai ainsi présenté les deux seuls exemples de biopics qui ont été consacrés à la BD par Yves Chaland. Mais il y a eu beaucoup d'autres œuvres de ce genre depuis lors, dessinées par de multiples dessinateurs. Je vous propose donc de les rassembler petit à petit dans ce sujet.  Very Happy


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5 Re: Les BD qui racontent la BD le Lun 5 Nov - 18:36

Raymond

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Et quoi de plus logique que de commencer l'inventaire des albums avec un livre dédié à Hergé ! Un des plus beaux albums de "BD racontant la BD" a en effet été dessiné sur ce thème il y a 20 ans par Stanislas, sur des scénarios de Bocquet et Fromental. Il s'intitule les Aventures d'Hergé.



Renonçant intelligemment à raconter de façon exhaustive toute la vie du père de la BD belge, Bocquet et Fromental avaient choisi de construire ce livre autour de petites anecdotes amusantes (souvent dévoilées par Hergé lui-même dans ses interviews) et de quelques moments célèbres. Les scénaristes y ont ajouté aussi quelques scènes ironiques, et cet ensemble de "moments de vie" aboutissait à un portrait intelligent, plutôt tendre, mais aussi distancié et souvent amusant du célèbre auteur. Cet humour au second degré est légèrement perceptible dans la séquence ci-dessous, où l'on voit Hergé et Jacobs prenant des repères pour l'album les "Sept Boule de Cristal" et qui échappent de justesse à une arrestation par les soldats allemands.



Cet album a été réédité à de nombreuses reprise, chaque fois avec une couverture différente, et souvent avec une ou deux histoires en plus.  grr2  Cela m'a bien sûr fait enrager mais … je n'ai pas voulu racheter un livre que je possédais déjà.   Wink

En tout cas, avec ce livre impeccablement dessiné par Stanislas (dont le style très "ligne claire" est en lui-même un magnifique hommage), la bande dessinée montrait avec élégance qu'un hommage sincère peut aussi être associé à un regard un peu pointu, voir ironique.


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6 Re: Les BD qui racontent la BD le Ven 16 Nov - 19:16

Raymond

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Et puis bien sûr, il y a sur ce thème un autre titre qui s'impose immédiatement à notre esprit. C'est bien sûr Gringos locos, le magnifique album de Yann et Schwartz qui a soulevé de multiples discussions (et polémiques) sur notre forum.



JYB ne comprenait pas (et n'a jamais voulu comprendre) cette BD attachante qui est à la fois une œuvre comique et un hommage attendri à trois grands auteurs du journal Spirou. Cette équipée à travers les USA que firent en Jijé, Franquin et Morris en 1948 fût en effet un événement hors-norme, qui s'est accompagné de multiples anecdotes pittoresques et … on ne sait plus très bien aujourd'hui lesquelles sont vraies ou non ?

Il y a par exemple cette fameuse "bataille rangée" pendant laquelle Charlier et ses collègues renversèrent une baignoire d'eau sur ses adversaires. JYB contestait la véracité de la scène (qui témoignait des grosses farces que pouvait faire Charlier) mais … quelle importance ? Il est clair que dans cette œuvre parodique et caricaturale, à choisir entre la vérité et la légende, Yann et Schwartz ont préféré la légende.



Une œuvre parodique est d'emblée vouée à l'exagération et à l'inexactitude. La question importante à poser au sujet de cette BD n'était donc pas celle de sa vérité mais bien plutôt de son l'humour, dont il fallait apprécier la qualité, et de sa construction parodique, dont on pouvait juger son intelligence ou sa malice.

Mais ne refaisons pas le débat, qui se trouve dans ce sujet :   Wink

http://lectraymond.forumactif.com/t780-gringos-locos

En y repensant quelques années plus tard,  je crois que Gringos locos est certainement une des meilleurs "BD qui parlent de la BD", car elle soulève des questions passionnantes.


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7 Re: Les BD qui racontent la BD le Sam 17 Nov - 11:42

Raymond

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L'exemple inverse de "Gringos locos", c'est peut être la Marque Jacobs, un biopic très respectueux publié en 2012, qui était scénarisé par Rodolphe et dessiné par Louis Alloing.



Rodolphe est en fait un bon connaisseur de la biographie d'E. P. Jacobs, et il scénarise cette BD d'une façon intelligente. Louis Alloing dessine pour sa part cette biographie dans un style très "ligne claire", ce qui est de bon goût et tout à fait digne de la grande tradition franco-belge. Il y a donc à priori bien peu de reproche à faire envers cette histoire solidement documentée, respectueuse de la vérité, riche en anecdotes authentiques et qui invente très peu de choses.



Et pourtant, qu'est-ce que je me suis ennuyé avec cet ouvrage dont la platitude est parfois digne des "petites filles modèles". Pour une bande dessinée, l'absence d'invention n'est pas vraiment une qualité, et il faut également savoir y intégrer les "qualités propres du médium BD", qui sont (entre autres) la fantaisie et les jeux avec l'image. Le respect de la vérité (mais peut être aussi la peur de certaines autorités comme les "Amis de Jacobs) semble avoir paralysé les auteurs et toutes les scènes attendues de la vie de Jacobs défilent donc les unes après les autres, sans la moindre surprise, et sans la moindre velléité d'y ajouter un regard original.



Pour raconter honnêtement et sérieusement la vie de Jacobs, le livre ou le documentaire filmé me semblent être les outils les mieux adaptés, et les amateurs de l'auteur pourront lire avec beaucoup d'intérêt la biographie écrite par Benoit Mouchard et François Rivière, qui est plus riche en révélations et en détails sur sa vie intime. Le même récit raconté avec une BD a hélas bien moins d'intérêt.

Dans la Marque Jacobs, on retrouve en fait cette idée de "l'oeuvre qui a toutes les qualités ..., dont la somme est égale à zéro". Chacun en jugera à sa manière. Mon appréciation est peut-être excessivement sévère, mais c'est ainsi que j'ai expliqué l'irrésistible indifférence qui s'est emparée de moi une fois, que j'avais terminé cet ouvrage. Quelqu'un a t-il ressenti une impression contraire ? Si c'était le cas, cela m'intéresserait bien d'entendre vos réactions.  Wink

Il en faut pour tous les goûts.  Very Happy


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8 Re: Les BD qui racontent la BD le Dim 18 Nov - 18:21

Raymond

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Curieusement, certaines idées incongrues (voir même irritantes pour certains) peuvent parfois favoriser l'apparition de BD aussi inattendues que réussies. Ce fût le cas il y a quelques années avec cet étonnant album intitulé Georges & Tchang, une histoire d'amour au vingtième siècle, dont l'auteur était Laurent Colonnier.



Je n'ai jamais pensé qu'Hergé était un homosexuel, et il me semble par ailleurs évident qu'une amitié entre deux hommes ne devrait pas à priori être suspecte d'homosexualité, mais la thèse de Laurent Colonnier (l'existence d'une "amitié amoureuse" entre les deux dessinateurs) ne peut hélas pas être balayée sans aucune discussion. Il peut toujours rester un léger doute et … c'est dans cette minuscule faille que s'est engouffrée cette BD caustique et irrévérencieuse. En soutenant en fait l'idée d'une liaison équivoque (qui ne serait toutefois pas allée très loin) entre Hergé et Tchang, Colonnier s'est livré bien sûr à un exercice d'interprétation libre, mais il a aussi réussi un véritable et troublant tour de force, qui donnait à sa thèse un semblant de réalisme.

La rencontre de Tchang et Hergé a souvent été racontée, en particulier par Hergé lui-même, et les renseignements précis ne manquaient donc pas sur ce compagnonnage graphique célèbre, qui a duré environ une année. Et d'une manière habile, Laurent Colonnier a soigneusement compilé toutes ces informations pour en faire un récit très proche de la réalité. Il y a ensuite ajouté deux ou trois scènes équivoques, certainement inventées mais pas irréalistes, et l'illusion devenait aussitôt convaincante. L'amitié entre Hergé et Tchang pouvait également être amoureuse.



La force de cet album provenait d'abord de ses références précises, mais aussi de l'accumulation d'anecdotes dont il était parfois difficile d'identifier les vraies et les fausses. L'auteur ne manquait toutefois pas d'humour et ne se privait pas d'insérer dans son récit quelques "scènes tintinesques" célèbres, comme s'il voulait nous montrer que l'œuvre devait avant tout être regardée comme une plaisanterie.



Située à mi-chemin entre l'exercice de style et l'insinuation irrévérencieuse, cette BD parvenait donc à séduire le lecteur grâce à son mélange d'humour et d'érudition. C'est ainsi que je me suis quand même mis à considérer prudemment l'hypothèse que Hergé … après tout ... pourquoi pas … même si c'est peu vraisemblable ...  

Honte sur moi !  Wink

Laurent Colonnier avait en tout cas réussi son coup. Son album n'allait pas changer la face des choses (ni les thèses historiques officielles) mais il avait acquis un certain "droit de cité". Sa présence impertinente et ses thèses litigieuses allaient subsister à long terme, même s'il est vrai que cet album semble aujourd'hui un peu oublié (ce n'est peut être pas définitif).

Et puis, il montrait également qu'une légère distorsion de la réalité est parfois le moyen le plus habile de rendre une histoire intéressante. Après tout, une BD ne doit pas nécessairement être un reportage neutre.

C'est ainsi que je préfère "les BD qui racontent la BD".  Very Happy


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9 Re: Les BD qui racontent la BD le Lun 19 Nov - 19:48

Raymond

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Les autobiographies dessinées par les auteurs de BD sont un autre genre de "BD qui racontent la BD", et il y en a de plus en plus.

Un des premiers exemples marquants de BD autobiographique qui me vienne à l'esprit est tout simplement le Rêveur, un recueil de ses souvenirs que Will Eisner a réalisé sur le tard. Cette histoire a été intégrée dans la fameuse série "Big City", qui est consacrée à la ville de New-York.



C'est en fait le petit peuple travailleur de New York que Will Eisner présente d'abord dans "le Rêveur". Aux USA, les années 30 étaient dominées par la misère et la difficulté à trouver du travail, et il chacun devait durement gagner sa croûte. Le dessin n'était qu'une façon comme une autre de trouver un "job" et de se faire une situation. Et Eisner raconte tout cela avec une certaine causticité, en montrant la dureté du système américain envers un jeune homme qui cherche un emploi. Pour faire de la BD, il fallait lutter d'une façon constante, tout simplement pour survivre.



Ce sont donc ses années d'apprentissage qu'Eisner raconte dans "le Rêveur", et l'humour s'y mélange souvent avec une certaine émotion. Son récit est également riche en anecdotes savoureuses, mais par respect (ou par prudence), les noms des protagonistes de l'histoire sont tous modifiés. Je me suis en fait souvent demandé qui étaient vraiment les rédacteurs en chefs ou les dessinateurs qui apparaissent dans cette histoire, et qui sont décrits avec beaucoup de détails.



Sinon, le rêveur" est bien sûr Will Eisner lui-même, un jeune dessinateur qui aimerait faire plus que des BD infantiles. Il voudrait créer une oeuvre propre et originale mais il doit se battre contre les requins de l'édition ou de la finance. Le récit se termine sur un point d'interrogation, sans que le rêveur n'ait pu réaliser le moindre projet. Ce jeune homme semble bien irréaliste, mais l'auteur nous suggère tout de même dans sa dernière image que tout est possible à ceux qui osent rêver.



C'est un récit tout simple, en fait, qui semble reprendre le thème du "brave petit tailleur", mais le lecteur comprend tout de suite qu'il est authentique et il en résulte une tension aussi grande que la passion que Will Eisner a déployé pour raconter sa propre histoire. Cette passion rend aujourd'hui cette BD digne des toutes grandes œuvres.

La BD peut parfois transfigurer les sujets qu'elle raconte.  Very Happy


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10 Re: Les BD qui racontent la BD le Mar 20 Nov - 18:13

Raymond

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Les "biopics" sont également un genre en vogue, et certains d'entre eux s'intéressent maintenant au monde de la BD.

Un exemple tout récent est la biographie de Joe Shuster, le co-créateur de Superman en compagnie de Jerry Leiber. Cette BD vient d'être traduite en français et est arrivée dans nos librairies cet automne. Intitulée Joe Shuster, un rêve américain, elle a été scénarisée par Julian Voloj et dessinée par Thomas Campi.



Tout comme "le Rêveur" de Will Eisner, cette histoire vraie raconte d'abord longuement les débuts difficiles de Leiber et Shuster dans le monde du comic book, avec en particulier leurs multiples travaux qui restèrent mal payés pendant plusieurs années. Ce contexte explique d'ailleurs pourquoi ils signèrent avec plaisir un contrat léonin avec All American Comics, qui les spoliait de leurs droits d'auteur en échange du versement d'un salaire régulier.

Peu de temps après, Shuster et Leiber se rendirent compte que leur création rencontrait un succès phénoménal. Mais ils étaient tenus par ce fameux contrat et ce fût le début de leur descente aux enfers.



Ce n'est que de quarante ans plus tard, après une véritable période de misère, que Leiber et Shuster virent enfin leur droits enfin reconnus. Le récit se termine donc quand même comme une "belle histoire américaine".

Ce biopic très sérieux se lit en fait très agréablement, car l'accumulation impitoyable de divers malheurs sur les deux auteurs injustement spoliés crée une véritable tension … pour ne pas dire un suspense dans ce livre. Le style graphique sobre de Campi, qui est orné de couleurs séduisantes, illustre par ailleurs à merveille cette Amérique conquérante du XXème siècle, tout un monde qui est en fait en train de disparaître.

C'est finalement une belle biographie, car elle raconte un destin hors norme et nous fait découvrir tout un monde qui a maintenant disparu.

Et je ne suis pas loin de penser qu'il y aura de plus en plus de livres de ce genre.  Wink


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11 Re: Les BD qui racontent la BD le Mer 21 Nov - 18:35

Raymond

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Ceci dit, il n'est pas nécessaire d'adopter un style sérieux pour dessiner un biopic intéressant.   Cool

Je prendrai comme exemple de cette assertion l'excellent album dessiné en 2009 par Florence Cestac, sur un scénario de Jean Teulé, qui s'intitule Je voudrais me suicider mais je n'ai pas le temps. Il a été publié chez Futuropolis et peut être qu'on le trouve encore aujourd'hui chez cet éditeur.



Et donc, ce biopic est consacré à l'énigmatique Charlie Schlingo. C'est un dessinateur humoristique qui est apparu à la fin des années 70 dans Charlie Mensuel, et qui a publié beaucoup de BD au cours des années 80 dans diverses revues comme Métal Hurlant, Fluide Glacial, l'Echo des Savanes ou Psikopat. Par la suite, son étoile a un peu pâli et ses œuvres se sont raréfiées. Ses dessins étaient rapides et caricaturaux, tandis que son humour était tellement grossier et surprenant que l'on s'interrogeait un peu sur la santé mentale de son auteur. En fait, Charlie Schlingo le confessait volontiers lui même, il était un peu "cinglé", et surtout il osait faire tout ce qui lui passait par la tête.



Après la mort prématurée (et probablement accidentelle) de Schlingo en 2005, Florence Cestac et Jean Teulé décidèrent de lui rendre hommage. Et de fait, leur livre permet effectivement de mieux connaître ce curieux personnage ... qui était encore plus fou qu'on ne le pensait.  Wink

Mais l'humour monstre et le comportement truculent de Charlie Schlingo cache tout de même un réel mystère. Qui était vraiment cet homme qui, un peu comme le professeur Choron (ils se sont en fait bien connus), osait se permettre les plus épouvantables grossièretés. Imaginez en effet un dessinateur de BD qui se saoule dans un restaurant, puis qui frappe les autres consommateurs pour des motifs débiles avant de vomir spectaculairement devant tout le monde. Peut-il être aussi un artiste ?



Jean-Pierre Dionnet, qui a publié ses BD dans "Métal" pendant un certain temps, lui avait ouvertement posé la question : "Es-tu un génie ou bien un con ?" Je vous laisse découvrir ci-dessous la réponse de Schlingo, qui ne manquait bien sûr jamais d'humour.



Pour Wolinski, qui a publié ses premières BD dans "Charlie", la question se posait en d'autres termes : Qu'est-ce que cet orphelin que nous a laissé Popeye ? En fait, ce point de vue était plutôt "bédéphilique", car Popeye était le modèle de BD revendiqué par Schlingo. Il ne nous aide pas du tout à éclaircir le mystère.



Mais alors, oui ! Comment définir un dessinateur comme Schlingo ? Comme un artiste incompris (c'est un peu trop naïf) ? Comme un banal alcoolique impénitent (c'est trop réducteur) ? Comme une formidable personnalité anti-sociale (c'est trop psychanalytique) ? Comme un enfant martyrisé qui a pris sa revanche (un peu trop simpliste) ? Comme un OVNI (on admet alors notre échec) ? Ou tout simplement comme un mélange de tout cela ? La question reste ainsi en suspens pendant toute la lecture du livre, tandis que s'accumulent les anecdotes (et les gags) qui qui plongent parfois le lecteur dans une réelle perplexité. Charlie Schlingo est un vrai monstre que l'on n'arrive pas à résumer en une formule simple.



À la fois totalement drôle et complètement énigmatique, cette biographie d'un dessinateur (hélas en voie d'oubli) est une réussite totale. Et la remarque qui me parait la plus importante, c'est que l'utilisation du "médium bande dessinée" lui apporte sans aucune contestation possible un supplément original de style et d'humour. La BD se montre ainsi capable de produire des chefs d'œuvres qui ne sont comparables à nul autre.

C'est aussi pour cela que j'aime les "BD qui racontent la BD".   Very Happy


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12 Re: Les BD qui racontent la BD le Jeu 22 Nov - 23:56

Raymond

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D'autres œuvres, plus originales, s'intéressent aux comparses des auteurs plutôt qu'aux vedettes eux-même. C'est par exemple le cas d'un album truculent et riche en anecdotes qui raconte les souvenirs de Daniel Fuchs. Ce dernier était le comptable du journal Hara-Kiri et le livre s'intitule pour cette raison Mes années bêtes et méchantes. C'est en fait une véritable "BD reportage" réalisée par Joub et Nicoby, et elle a été publiée en 2010.



Tout commence avec la présentation de Daniel Fuchs, qui est aujourd'hui un marchand de BD d'occasion. Joub et Nicoby croisent ce personnage original dans un salon de BD et demandent à l'interviewer. Ce dernier s'y prête de bonne grâce.



Et Daniel Fuchs se met à raconter sa folle jeunesse dans les locaux de Hara-Kiri, un lieu qui était manifestement dominé par la présence pittoresque du professeur Choron. On ne connaissait pas beaucoup à la grande époque de Charlie et Hara-Kiri ce personnage hors-norme, ancien légionnaire en Indochine et directeur des édition du Square, qui se distinguait par son bagout de camelot et sa mauvaise foi phénoménale. Devenu grâce au talent de ses dessinateurs un véritable magnat de l'édition, il était capable de se comporter comme un gangster et il a manifestement impressionné son entourage. Et c'est ainsi que le récit de Daniel Fuchs devient une incroyable et désopilante suite d'anecdotes féroces, qui montrent entre autre l'habileté du fameux professeur à ne pas honorer ses dettes.



Mais le professeur Choron ne s'intéressait pas qu'aux affaires d'argent. Il publiait aussi ses propres rubriques dans Hara-Kiri, comme par exemple les fameux romans-photos, et il pouvait parfois lancer des idées décapantes, dont les résultats étaient redoutables. La fameuse couverture de Hara-Kiri Hebdo intitulée "Bal tragique à Colombey", c'était lui !



Et dans tout l'album se succèdent ainsi (à un rythme rapide) les intermèdes rabelaisiens, les anecdotes cruelles, ou les rappels d'événements bien connus, tels que le soutien de Hara-Kiri à la campagne politique de Coluche.



Et en relisant cet album cet après-midi, une évidence s'est tout à coup imposée à mon esprit ! La vie du professeur Choron était vraiment faite pour être racontée en BD. Avec l'ironie de ses dessins, la brièveté de ses textes et le rythme de ses séquences, bref, tout cette art de la séquence d'images qui donne aux gags une percussion supplémentaire, le 9ème Art était l'outil naturel pour raconter une telle histoire. Choron est en fait un personnage de bande dessinée.

Certes, d'autres ouvrages (en particulier le livre des mémoires de Georges Bernier) apportent une image plus complète et complexe du personnage, mais l'essentiel est déjà là, dans cette petite BD intitulée Mes années bêtes et méchantes, qui démontre une fois de plus que la réalité est à la fois plus imprévisible et plus comique que ne peut l'être une fiction.

Et une chose me parait certaine ! Avec ces nouvelles œuvres introspectives qui paraissent depuis quelques années, c'est à dire avec ses "BD qui racontent la BD", le 9ème Art est peut être en train de construire sa légende. Wink


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13 Re: Les BD qui racontent la BD le Ven 23 Nov - 19:34

Raymond

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La BD peut raconter la vie d'un auteur, mais elle peut aussi s'intéresser à l'histoire d'un journal. Et c'est ainsi que Serge Clerc a créé un roman graphique original, qui révélait un regard très personnel sur la fameuse revue Métal Hurlant. Son livre s'intitulait Le Journal et il a été publié par Denoël Graphic en 2008 .



L'épopée de ce journal mythique (je me souviens de la fascination que les premiers numéros de "Metal" pouvaient exercer sur le jeune lecteur que j'étais) avait déjà été racontée en détail par d'autres ouvrages (je pense par exemple à la monographie de Gilles Poussin et Christian Marmonnier) mais c'étaient des travaux de critiques ou de journalistes. Le "graphic novel" de Serge Clerc est en revanche un témoignage direct, subjectif et passionné, qui s'appuie sur des observations personnelles et sur la fréquentation des principaux fondateurs du journal. En fait, Serge Clerc n'a pas souhaité travailler dans l'objectivité, et il a plutôt cherché à exprimer graphiquement la magie et l'enthousiasme initial de cette revue foutraque animée par Jean-Pierre Dionnet.



Dédié initialement à la science-fiction, et animé par des dessinateurs comme Moebius et Druillet, Métal Hurlant a rapidement dévié vers d'autres sujets tels que le rock, le polar, le sexe ou même la drogue. Surfant sur les modes graphiques et les intuitions de ses rédacteurs, et totalement indifférent à la moindre cohérence, "le journal" a ainsi échappé à l'influence de ses premiers fondateurs, pour devenir un mélange au goût étrange, privilégiant l'apparence plutôt que le fond, et le "new wave" plutôt que la tradition. Bien sûr, Serge Clerc ne fût pas le dernier à illustrer cette tendance.



Il y avait donc de tout dans Métal Hurlant : des BD fantastiques et de la science-fiction réactionnaire, des œuvres underground et du western traditionnel, de l'adoration complaisante ou des critiques vachardes envers les confrères. Il y avait même les maîtres de la toute nouvelle "ligne claire", comme Yves Chaland, qui incarnaient le "nec plus ultra" de la bande dessinée des années 80. "Le Journal" était vraiment un magma insaisissable.



Et le livre de Serge Clerc est tout simplement à l'image de cette épopée singulière. A la fois anarchiste et esclave de l'apparence, passionné et raisonneur, rock n'roll et adepte de la ligne claire, "Le Journal" est une BD agaçante et irremplaçable, qui dévoile tout ce que l'on ne savait pas (ou ce que l'on n'avait pas voulu voir) sur une des grandes revues de "l'âge d'or des années 70" (c'est bien sûr une opinion toute personnelle).

Racontée sous la forme d'une BD, l'histoire de Métal Hurlant devient le miroir d'un style graphique, un peu à l'image de ce qu'écrit Jean-Pierre Dionnet dans la préface de ce livre : "j'avais décidé une fois pour toutes que le fond, c'était la forme".

C'est peu, ou c'est beaucoup, selon votre choix, mais c'est une œuvre unique !    Cool


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14 Re: Les BD qui racontent la BD le Sam 24 Nov - 19:48

Raymond

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Mais le vrai journal de référence, je veux dire par là celui qui a révolutionné le monde de la BD en lui donnant un ton légèrement adulte, ce fût sans aucun doute l'hebdomadaire Pilote, dirigé par Goscinny. La plupart de ses dessinateurs sont devenus des vedettes, et le meilleur d'entre eux fût peut-être Gotlib, auteur de la Rubrique-à-Brac qui est restée (à mon avis) l'emblème de la réussite du journal.

Avant la Rubrique-à-Brac, il y eu les Dingodossiers scénarisés par Goscinny, qui étaient avant tout orientés vers le gag. Je me souviens toutefois de deux pages qui montraient, certes d'une façon parodique, une conférence de rédaction du journal Pilote qui paraissait par moment criante de vérité. On y découvre dans la première bande Charlier et Goscinny, qui étaient les rédacteurs en chef pendant les années 60, et ces derniers ont convoqué tous les dessinateurs du journal pour préparer un numéro spécial.



Chaque personnage de cette petite histoire est facilement reconnaissable, et correspond à un auteur connu. Il y a Goscinny et Charlier, bien sûr, qui mènent la séance, mais aussi Gotlib qui est bien reconnaissable avec ses lunettes sombres, ou l'éternel Cabu, au visage plein d'une fausse innocence. Découvrons d'abord ci-dessous Gotlib, qui veut faire une proposition, et qui est aussitôt devancé par ses compères Cabu, Giraud et Tabary !



Et le jeu continue. Gotlib essaie désespérément de prendre la parole, tandis que l'on reconnait assez facilement les autres personnages qui arrivent à le devancer. On voit ainsi apparaître dans la première case à gauche Godard et Greg, puis dans la seconde Mic Delinx et Fred, qui imposent leurs idées. Tout le monde se bouscule et Giraud en perd même ses lunettes.



Mais au fait, cette réunion a t-elle existé ? Probablement non, ou en tout cas pas sous cette forme. Il s'agit avant tout d'une parodie, mais qui dit "parodie" reconnait tout de même implicitement qu'il existe un modèle. Par ailleurs, on reconnait beaucoup trop facilement les personnages pour penser que cette séquence humoristique ne soit qu'une simple invention. Je suis convaincu pour ma part que Goscinny n'a pas inventé cette historiette à partir de rien, et c'est en fait toute l'équipe du journal Pilote de la fin des années 60 qui revit sous nos yeux. Il y a peut-être quelques allusions que l'on ne comprend plus, mais ces deux pages de gags ininterrompus sont quand même une sorte "d'instantané", ou si vous le préférez une photographie d'époque, qui fait revivre toute l'équipe qui travaillait alors dans Pilote.

Le dernier strip de ces deux pages montre la sortie précipitée de tous les dessinateurs, tandis que Gotlib explique finalement son gag, mais cette chute, toute drôle qu'elle soit, ne capte pas réellement l'intérêt. Ce qui nous passionne aujourd'hui dans ce "Dingodossier", c'est surtout l'impression de pénétrer un peu dans la vie du journal, même si cet épisode est fictif. Mieux que ne le ferait un simple reportage, Gotlib et Goscinny nous invitent dans leur monde, en faisant certes de l'humour, mais en nous révélant aussi au passage (peut être inconsciemment) tout un tas de détails véridiques.



Et donc, comme dans presque toutes les "BD qui racontent la BD", la vérité se mélange à la légende. Le "regard" de la bande dessinée ne sera jamais celui de la littérature ou du cinéma. La séquence d'images a ainsi ses propres pouvoirs et il en résulte une œuvre d'art, à nulle autre pareille. Wink


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15 Re: Les BD qui racontent la BD le Dim 25 Nov - 16:58

Raymond

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La vraie légende du journal Pilote, c'est peut être au fond celle du "tas de chouettes copains", mais il est vrai qu'elle avait rapidement volé en éclats, après plusieurs crises mémorables. Il est par contre indiscutable que ce journal a été à l'origine d'une vraie révolution, comme le titre ce livre d'Aeschlimann (un journaliste) et de Nicoby (dessinateur) qui a été publié en 2015.



Mais pourquoi la Révolution Pilote ? Les auteurs s'en expliquent eux-mêmes dans leur préface dessinée. Il s'est en effet passé "quelque chose de crucial au journal Pilote entre 1968 et 1972", qui aboutira finalement à la "naissance de la BD moderne". Et je crois que tout ceux qui vécurent cette époque assez folle (c'était à mon avis un vrai "âge d'or) accepteront sans réserve cette opinion.



Cet album est donc un "reportage en bandes dessinées", qui raconte en texte et en images une série d'interviews faites auprès des auteurs les plus emblématiques du journal Pilote. Pratiquement, les deux auteurs sont allés voir (plus de 40 ans après les événements) Gotlib, Druillet, Fred, Mandryka ou Claire Bretécher, en les faisant parler de quelques crises mémorables, telles que le "procès" fait à Goscinny par ses dessinateurs en 1968, ou les tumultes engendrés par la création de l'Echo des Savanes par Gotlib et Mandryka en 1972. Cette idée paraissait lumineuse.

Mais le résultat prête à discussion. Quarante années, c'est très long, et les réponses des acteurs de "la Révolution Pilote" s'en ressentent. On comprend en fait très vite que les dessinateurs se sont déjà exprimés à de multiples reprises sur les crises de Pilote, et qu'ils se répètent avec une certaine lassitude. Mais chacun d'entre eux a son propre tempérament, et sa propre interprétation des choses. Gotlib, par exemple, parait un peu gêné, et conscient d'avoir implicitement rejeté l'héritage de Goscinny lors de son évasion vers l'Echo des Savanes. Il explique qu'il ne voulait pas la fin du journal Pilote et essaie de minimiser son rôle, mais il n'arrive pas à nous nous convaincre.



Claire Bretécher, de son côté, s'exprime avec plus de tranchant. Elle condamne ainsi sans détour les dessinateurs qui firent un procès à Goscinny en 1968  ("c'étaient des connards"). Elle avoue aussi que "l'Echo des Savanes, c'était rigolo", et qu'elle "n'imaginait pas que ce serait une rupture avec Pilote". Le début des années 70 était encore un peu le temps de l'innocence.



Mandryka se montre un peu plus précis, en donnant volontiers une explication psychanalytique des événements. Il raconte avec beaucoup de détails le "procès de Goscinny", dont il avait été le spectateur, et qu'il considère comme un "lynchage". Il raconte à sa manière l'affaire de "l'Echo des Savanes", en admettant que son désir de publier à tout prix une histoire refusée par Goscinny avait eu trop de conséquences. Il conclut que "si j'avais été moins con, je serais resté et j'aurais fait une autre histoire".



Et dans tous ces entretiens, on devine une légère nostalgie, mais aussi d'assez gros regrets vis-à-vis de René Goscinny qui était un rédacteur en chef remarquable. C'est en fait à ses dépends que s'est faite cette "Révolution Pilote".

Mais qu'en est-il de la valeur de ce reportage en BD ? Je me souviens qu'en première lecture, j'avais été un peu déçu. Il existait en effet déjà un gros livre d'interviews de José-Louis Bocquet, intitulé "Goscinny et moi", qui interviewait de très nombreux dessinateurs de Pilote et beaucoup plus en détail. La Révolution Pilote est à cet égard bien plus sommaire, mais maintenant que je relis cet album, j'y découvre un autre genre d'information, de caractère plus visuel et qui concerne  en particulier la manière dont se sont passés les entretiens. Cette caractéristique est tout à fait exemplaire dans l'interview de Druillet, qui est une sorte de "génie paranoïaque" (ce sont ses propres termes), capable de regarder longuement son interlocuteur d'une façon inquiétante, et dont seule une description du comportement permet de comprendre le personnage. Cet aspect "non verbal" des choses est très bien montré dans cette BD, et la Révolution Pilote (le livre bien sûr) garde à cet égard tout son intérêt.



La BD peut donc elle-aussi aussi être gouvernée par une recherche objective, et cet album est à cet égard exemplaire. On remarquera au passage que les deux auteurs insèrent volontiers leurs propres commentaires dans ce livre, avec honnêteté et sans chercher à se donner le beau rôle, et que l'album n'est donc jamais ennuyeux. Mais surtout, ce livre montre une fois de plus que la BD a toujours son propre regard, ainsi que ses propres messages, et que ceux-ci peuvent différer sensiblement de celui d'un simple livre ou d'un reportage filmé.

Le reportage peut être un art !    Wink


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16 Re: Les BD qui racontent la BD le Lun 26 Nov - 21:09

Raymond

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La série Achille Talon a elle aussi mis en scène la rédaction du journal Pilote, mais d'une façon qui resta longtemps assez sommaire. Achille travaillait dès le départ pour le journal "Polite" et rencontrait périodiquement les rédacteurs qui avaient les silhouettes bien reconnaissables de Goscinny et Charlier (ceux-ci n'étant pas explicitement nommés). Ces caricatures étaient plutôt savoureuses, mais l'humour variait assez peu. Goscinny était le petit bonhomme qui se mettait toujours en colère, tandis que "le gros" Charlier était invariablement affublé d'un monumental sandwich. C'était certes assez plaisant, mais cela n'allait pas bien loin.

Quelques mois après l'apparition du mensuel, Achille Talon quitta Pilote, probablement à cause de la sortie du fascicule Achille Talon Magazine qui mobilisait toute l'énergie de son auteur. Par la suite, de longues aventures d'Achille en 44 pages parurent dans le journal Tintin ... et six années se passèrent ! Ce n'est finalement qu'en 1980 que Talon réapparu dans le journal Pilote, et Greg imagina ce retour avec beaucoup d'humour. Ces savoureuses pages pleines de gags décapants sont maintenant regroupées dans l'album intitulé La vie secrète du journal Polite.



En 1980, Pilote avait bien changé, non seulement par son contenu mais également dans son organisation. Goscinny avait été remplacé par Guy Vidal, et ce dernier était aidé (ou chapeauté) par une kyrielle "d'administratifs" qui étaient devenus très puissants. Greg eut l'idée malicieuse de faire une suite de caricatures de tous ces "seconds rôles" parfois encombrants, et c'est ainsi que la série Achille Talon changea de dimension. Plutôt qu'une simple suite de gags, la série devint une implacable série de portraits tracés au vitriol, généralement inspirés de la réalité et très révélateurs du milieu de l'édition BD.

En procédant ainsi, l'inclusion de personnages (presque) réels dans une BD dépassait largement le gag classique de la "mise en abyme" (c'est un sujet que l'on pourrait d'ailleurs créer). C'était bien la réalité du monde de l'édition que Greg voulait caricaturer, en s'inspirant le plus souvent de personnages réels, et les gags de cet album sont ainsi devenus tout naturellement "des BD qui racontent la BD".

Il n'y eu en fait qu'une vingtaine de pages consacrés à ce retour d'Achille dans la rédaction de "Polite" (qui est bien sûr celle de Pilote), mais elles font vraiment partie des meilleures de la série. Le premier gag montrait tout simplement Achille Talon en face de Guy Vidal, qui le reçoit un peu comme un vestige du passé. "Vous devez valoir une fortune chez les antiquaires", lui lance ainsi Vidal au milieu d'autres remarques sarcastiques. Il est vrai que Greg était très fort dans cet humour-là.    Wink



Et chaque épisode nous permettait de découvrir un peu mieux l'envers du décor. Au dessus de Guy Vidal, il y avait un directeur de publication qui était Patrick Verdin, ce dernier consacrant tout son temps à d'interminables déjeuners ainsi qu'à quelques besognes mineures. Dans le bureau d'à côté, on reconnaissait aussi le rondouillard Claude Moliterni, qui fût pendant quelques années un directeur éditorial chez Dargaud. Ces deux personnages ont réapparu de façon récurrente (et inefficace) dans presque tous les épisodes suivants.    Smile



Mais il existait des personnages bien plus redoutables, comme par exemple le chef comptable, qui ne semblait pas avoir de nom. Le modèle était incertain, mais son tempérament glacial et ses chiffres incompréhensibles semblaient capables mettre en échec le plus inconscient des héros.



Et ne parlons pas des juristes qui n'existaient que pour créer des problèmes sans fondement. Cette rencontre d'Achille Talon avec le juriste frôlait par moment le fantastique le plus total, mais on devine qu'avec cette belle série de situations excessives, Greg s'offrait une certaine revanche.



Mais quelle est la pire des rencontres qu'aie pu faire Achille Talon ? Je vous le donne en mille ! C'était l'auteur de BD lui même, à la fois hermétique (pour les lecteurs), prétentieux et mégalomane. Sa silhouette ne semblait pas être calquée sur un modèle précis, mais son discours avait quelques chose d'assez familier, et il s'agissait certainement d'un personnage de synthèse



Mais je n'allongerai pas trop cette liste de ces "caractères", un peu comparables à ceux de La Bruyère, car vous avez maintenant compris que ce nouveau monde du journal Polite, qui avait chassé le bon vieux temps de Goscinny et Charlier, c'est aussi celui des grands patrons de la BD actuelle. Les cols blancs et les technocrates ont pris le pouvoir aux auteurs de BD, et ils ne vont pas le lâcher.

Greg était presque un visionnaire, et sa Vie secrète du Journal Polite reste en tout cas une description assez pertinente du monde des "décideurs" de la bande dessinée.

On peut presque tout démontrer avec une bonne BD.  Very Happy


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17 Re: Les BD qui racontent la BD le Mer 28 Nov - 17:27

Raymond

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Cette difficulté à faire la différence entre une "présentation de la BD par la BD" (ce qui est notre sujet) et une "mise en abyme" (inclusion de la réalité dans une fiction qui relève plutôt d'une forme d'humour ou d'un effet de style) est encore plus manifeste dans une histoire très amusante de Natacha. Elle s'intitule Natacha et les Petits Mickets et on la trouve dans le tome 7 de ses aventures.



Vous connaissez probablement tous cette histoire, qui montre l'ensemble des dessinateurs du journal Spirou qui se rend en avion à Nice pour assister à un festival. Cet avion sera détourné vers une île méditerranéenne par un milliardaire capricieux, mais je ne m'appesantirai pas trop sur l'intrigue. Le plus intéressant dans cette histoire, c'est surtout de découvrir la vie et le caractère de tous ces dessinateurs dont on ne connait généralement que les œuvres. On les découvre d'abord en groupe, en train de faire la queue devant un guichet de l'aéroport et je vous laisse un peu jouer aux devinettes. Quels sont en effet les noms de tous les dessinateurs en allant de gauche à droite ?   Wink



Walthéry montre à cette occasion qu'il est lui aussi un excellent caricaturiste. Tous les dessinateurs de Spirou défilent en effet un par un devant le lecteur, et ils se révèlent généralement fidèles à leur légende. C'est ainsi que l'on n'est pas surpris de découvrir un Willy Lambil à la fois craintif et grognon qui se fait "chahuter" par ses confrères. Dans l'image de droite ci-dessous, on reconnait Fournier et Franquin qui viennent prêter main forte à Will.



Walthéry a souvent affirmé sa grande admiration pour Tillieux. Ce dernier semblait être un bon vivant et aussi un amateur de farces. Walthéry lui consacre donc une page entière pour montrer un de ses gags (l'a t-il vraiment fait ?) qui consiste à dessiner une arme à feu et à menacer ensuite le personnel de l'avion. Dans l'album, cette farce fait bien sûr rire tout le monde.



En fait, tout le monde est très joyeux, à part Lambil bien sûr, et cela semble presque trop beau pour être vrai. Je suppose donc que cette présentation est davantage conforme à une légende qu'à un reflet impartial de la réalité. Mais peut être que Walthéry n'a pas inventé cet autre gag, où l'on voit tous les dessinateurs applaudir frénétiquement l'hôtesse qui vient de faire la démonstration des consignes de sécurité. Et c'est ainsi que l'on se demande souvent dans cette histoire (hormis bien sûr le détournement d'avion) quelle est la part de vérité et quelle est la part de fiction ?



En y réfléchissant bien, je crois que Natacha et les Petits Mickets n'est pas une vraie "BD qui raconte la BD", et que c'est plutôt une mise en abyme. Mais c'est tout de même un récit qui met en scène de nombreux dessinateurs assez célèbres, et qui dévoile parfois quelques détails de leur intimité. C'est donc une BD à la fois amusante et passionnante, que j'ai d'ailleurs relue à de nombreuses reprises, et qui contient un certain nombre de vérités souvent incertaines.

Et finalement, vous admettrez avec moi, j'espère, que cet album de Natacha est digne de figurer dans notre sujet.  Wink


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18 Re: Les BD qui racontent la BD le Ven 30 Nov - 18:17

Raymond

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Il existe bien d'autres exemples semblables dans Spirou, où les dessinateurs connus du journal se mettaient volontiers en scène (quand ils ne mettaient pas en scène leurs confrères). Cela donnait rarement des albums, car ce genre de BD était plutôt publiée lors d'un hommage ou d'un numéro souvenir. Mais il arrivait que la BD se prolonge, et l'exemple le plus fameux est certainement la série Pauvre Lampil, de Raoul Cauvin et Willy Lambil, qui est parue il y a une trentaine d'années.



Même si le "p" introduit dans le nom de Lambil indiquait qu'il s'agissait d'un personnage fictif, les multiples ressemblances de cette BD (et du personnage principal) avec la réalité permettaient également d'y deviner beaucoup d'éléments autobiographiques. C'était particulièrement vrai dans les premiers "gags" qui furent dessinés au début des années 70, à une époque ou Lambil n'était pas encore un dessinateur à succès. Si mes souvenirs sont bons, le premier "Pauvre Lampil" apparu dans une rubrique intitulée "carte blanche", que Thierry Martens avait proposé aux dessinateurs, afin qu'ils y créent quelque chose d'inhabituel. La plupart d'entre eux avaient opté pour l'humour, mais Lambil donna à sa BD un ton plus acide, en se dessinant tel qu'il était à l'époque, et en avouant sans fausse honte l'insuccès de "Sandy et Hoppy" ou de "Hobby et Koala". Il se dessina donc comme un auteur dédaigné par les jeunes lecteurs, lors d'une séance de dédicaces, tandis que Walthéry à ses côtés rencontrait un grand succès. La situation était réellement crédible, et l'humour était plutôt féroce.



Et pour mieux appuyer le réalisme de la scène, il en rajoutait une couche. Il se montrait donc ensuite en train de dessiner (enfin) une dédicace ... mais voilà ... l'enfant n'était définitivement pas intéressé, et le dessinateur s'enfonçait dans la déprime.



Et avec ce premier essai, qui ne faisait deux pages, "Pauvre Lampil" séduisit immédiatement tous les lecteurs de Spirou !

Bien sûr, comme elles étaient généralement scénarisées par Cauvin, ces historiettes (limitées à deux pages) ne pouvaient pas vraiment être considérées comme des confidences. Il restait cependant évident que l'humour s'inspirait de la réalité, même lorsque les situations étaient caricaturales, et "Pauvre Lampil" rencontra pour cette raison un assez grand succès. Hélas, la confidence n'était pas toujours facile à renouveler, et Cauvin se mit très vite à inventer des gags purement imaginaires. Le niveau des gags suivant fût donc par la suite assez inconstant, mais on retrouvait parfois quelques scènes qui semblaient véridiques, telles que "Lampil devant sa table à dessin", ou "Lampil à Angoulême", et le charme réapparaissait. Et c'est ainsi que "Pauvre Lampil" devint presque une œuvre classique, Raoul Cauvin ayant finalement eu assez d'idées de gags pour en tirer six albums.



Vingt à trente ans plus tard, cette BD se relit sans déplaisir, même si l'option "gag" a presque fait oublier la confidence personnelle. Mais il me semble que le premier album de "Pauvre Lampil" reste aujourd'hui une vraie "BD qui raconte la BD", car les situations concernent bien souvent la réalité quotidienne des dessinateurs.

D'ailleurs, j'ai eu l'occasion d'entendre une fois Willy Lambil, il y a quelques années, lors d'une rencontre avec les lecteurs à un festival. Et j'ai ainsi remarqué que sa réputation de "mauvais coucheur" n'est pas complètement usurpée.    

Lampil ressemble bien à Lambil.  Wink

Et pour être vraiment drôle, l'humour doit toujours contenir quelque chose de réel.    Very Happy


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19 Re: Les BD qui racontent la BD le Sam 1 Déc - 10:24

Raymond

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Je ne vais pas faire l'inventaire de toutes les BD biographiques ou autobiographiques du journal Spirou, car la liste est en fait assez longue. Je me bornerai donc à vous donner ici deux ou trois exemples qui me viennent en tête.

La mort de Jijé, par exemple, fût l'occasion pour le journal Spirou de publier quelques pages qui sortaient des "recettes habituelles". Ce cahier spécial se trouve dans le Spirou N° 2204 qui date de l'année 1980.



Plusieurs dessinateurs avaient rendu hommage à Jijé et le témoignage le plus touchant, à mon avis, était une planche de Will qui racontait en BD ses premières rencontres avec le maître de l'école de Marcinelle.



Accompagnés de quelques phrases sobres mais précises, ces souvenirs factuels esquissaient une BD qui aurait pu être bien plus longue. Mais Will n'avait pas en tête un tel projet. Il avait tout simplement dessiné à la hâte un hommage de circonstance, en sortant un peu des sentiers battus, sans se rendre compte qu'il inventait un nouveau genre de BD qui était l'autobiographie.

Il n'a plus tellement exploré cette piste par la suite et c'est bien dommage, hélas, car Will pouvait être un grand auteur.


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20 Re: Les BD qui racontent la BD le Dim 2 Déc - 15:19

Raymond

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Comme autre exemple provenant du journal Spirou, il y a ces deux pages de Waltéry, Laudec et Mitteï dessinées pour le Spirou Spécial 45e anniversaire en 1983. Ces numéros spéciaux étaient souvent propices à la création d'historiettes de toutes sortes, pouvant suivre les idées les plus fantaisistes qui soient.



Tout commence avec le spectacle de Mitteï en plein désarroi. Il doit inventer une petite histoire pour le numéro spécial et … il ne sait pas quoi raconter. Il va donc visiter son copain Walthéry, avec l'espoir d'obtenir une idée.



Mais Walthéry a d'autres chats à fouetter, et abandonne Mitteï à ses incertitudes. Ce dernier va en suite voir Laudec, qui ne se montre pas plus utile.



Et Mitteï se débrouille en imaginant une histoire de curés, où l'on reconnait son personnage Curé-la-Flûte, ainsi que le curé colombophile de la série du "Vieux Bleu". Il en fait un gag de circonstance, qui se moque un peu de Walthéry, et l'ensemble de ces deux pages n'a vraiment pas d'autre but que la production de cette petite plaisanterie.



Avouons-le, cette BD reste plutôt banale ! Mais elle caricature avec gentillesse trois dessinateurs, dont deux (Mitteï et Laudec) qui restent peu connus du grand public, et que l'on a un certain plaisir à découvrir. Et puis, elle raconte elle aussi le petit monde de la BD au quotidien, avec ses embarras et ses corvées.

Mitteï n'est pas un génie, mais il aime lui aussi "jouer avec le médium".


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21 Re: Les BD qui racontent la BD le Dim 2 Déc - 17:43

Totoche Tannenen

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Moi c'est ce petit recueil de gags autour de la BD que j'avais emmené dans ma valise lors d'un voyage linguistique en Angleterre qui m'avait empêché de déprimé et donné l'envie de faire de la bédé !

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22 Re: Les BD qui racontent la BD le Dim 2 Déc - 17:47

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Dans le même genre, il y a celui-ci, de Florebce Cestac qui raconte le parcours d'un apprenti auteur. Mais je ne l'ai lu que bien plus tard, dans sa nouvelle édition :

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23 Re: Les BD qui racontent la BD le Dim 2 Déc - 17:50

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Plus sérieusement, celui-ci, toujours de Cestac, et plus dans la veine du pavé de Serge Clerc, est vraiment instructif et me semble être "indispensable" aux amoureux du 9e art !

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24 Re: Les BD qui racontent la BD le Dim 2 Déc - 17:59

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Autre indispensable (pour moi) : l'intégrale des Professionnels (qui contient les derniers épisodes qui étaient restés inédits en France si je ne dis pas de bêtises) qui narre les heures de travail de Carlos Gimenez passées aux côtés de ses confrères dans les studios de dessin à Madrid dans les années 60 quand ils travaillaient pour les magazines étrangers. Il faut aimer le comique de répétition et l'humour noir, parfois désespéré. Un sul regret : qu'il ait changé le nom des protagonistes.



Dernière édition par Totoche Tannenen le Dim 2 Déc - 18:06, édité 1 fois

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25 Re: Les BD qui racontent la BD le Dim 2 Déc - 18:05

Totoche Tannenen

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Toujours par Carlos Giménez, : la biographie de l'extravagant José "Pépé"Gonzalez, dessinateur culte de Vampirella. Une véritable déclaration d'amour à son confrère, disparu en 2009. 3 tomes parus en français. apparemment un 4e tome existe en espagnol (?).

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