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"ICI" par Richard McGuire

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1 Re: "ICI" par Richard McGuire le Dim 31 Jan - 10:42

Draculea

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docteur honoris causa
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Je suis très heureux de la très belle récompense attribuée à Richard Mc Guire. Ici est une oeuvre exceptionnelle, d'une originalité de conception, d'une justesse et d'une beauté stupéfiantes ! Parmi les découvertes que j'ai faites ces derniers temps c'est pour ce qui me concerne, sans le moindre doute, la plus belle tant cet aérolithe étrange et immobile est selon moi un accomplissement absolu.



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2 Re: "ICI" par Richard McGuire le Dim 31 Jan - 11:18

Raymond

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J'ai lu moi aussi cette espèce d'"OVNI", ce livre hors norme qui est apparu en 2015 dans le monde de la BD. Je l'ai fait avant tout avec la volonté de faire un effort culturel, après avoir lu une critique détaillée de cette oeuvre dans Kaboom.  Wink

Sa lecture demande tout de même un petit effort, car il n'est pas facile de reconstituer l'ensemble des historiettes que le livre propose. Heureusement, il existe une esthétique singulière qui crée un certain charme, à force de contempler ces longs plans fixes. J'en garde d'ailleurs le souvenir d'une expérience sensorielle plutôt qu'intellectuelle, même si le thème (un lieu unique vu à travers le temps) semble développer une idée philosophique.

Finalement, "ICI" est certainement un très beau "fauve d'or". C'est une oeuvre qui enrichit le palmarès d'Angoulême, mais ce n'est malheureusement pas un livre destiné au grand public.


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3 Re: "ICI" par Richard McGuire le Dim 31 Jan - 12:42

Draculea

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docteur honoris causa
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Raymond a écrit:J'ai lu moi aussi cette espèce d'"OVNI", ce livre hors norme qui est apparu en 2015 dans le monde de la BD. Je l'ai fait avant tout avec la volonté de faire un effort culturel, après avoir lu une critique détaillée de cette oeuvre dans Kaboom.  Wink

Sa lecture demande tout de même un petit effort, car il n'est pas facile de reconstituer l'ensemble des historiettes que le livre propose. Heureusement, il existe une esthétique singulière qui crée un certain charme, à force de contempler ces longs plans fixes. J'en garde d'ailleurs le souvenir d'une expérience sensorielle plutôt qu'intellectuelle, même si le thème (un lieu unique vu à travers le temps) semble développer une idée philosophique.

Finalement, "ICI" est certainement un très beau "fauve d'or". C'est une oeuvre qui enrichit le palmarès d'Angoulême, mais ce n'est malheureusement pas un livre destiné au grand public.


Pour ma part, c'est un peu par hasard que je suis tombé au cours de novembre dernier en cherchant autre chose sur une page qui présentait une rapide recension de ce projet accompagné de quelques belles images. L'idée en soi m'avait fasciné et quand j'ai eu entre les mains l'ouvrage, ce pressentiment d'avoir affaire à quelque chose de totalement hors norme et de profondément réussi s'est confirmée.

Je trouve très juste ta remarque au sujet de l'expérience sensorielle et à on avis elle ne s'oppose pas, au contraire, à la dimension philosophique de cette oeuvre. L'expérience du temps et de l'être est justement la moins intellectuelle de toutes puisque elle s'enracine dans notre expérience la plus immédiate. Ici, c'est le cas de le dire, l'auteur la fait vivre par son feuilletage dans le passé et le devenir, en superposant partiellement ce qui ne peut l'être.

En quelque sorte, il nous fait vivre cette dimension du temps que son flux habituel ne permet pas tout à fait de saisir autrement que par le détour de la mémoire  par la co présence des lieux et des époques, la circulation instantanée ou directement articulée de l'un à l'autre et c'est ce qui fait je crois un des charmes de ce très étrange livre.

Il est certain que ce n'est pas très "grand public", mais on a parfois des surprises sur ce qu'on suppose être le goût du public et pour peu qu'on accompagne les gens vers une oeuvre..... Very Happy
Le tout est de le faire. Mon expérience d'enseignant m'a prouvé que, quand on donne à des gens dont on croit qu'a priori une oeuvre ou une question n'aurait pas "dû" intéresser, le sentiment qu'ils en sont dignes et  en ont la capacité, on peut les conduire très loin et leur faire vivre une expérience éblouissante avec ce qui semblait hors de leur portée.

Et d'ailleurs faut-il se soucier finalement du critère du supposé "grand public" ?

Par exemple, Les Cités Obscures sont-elles grand public  en ce sens là ? Je n'en sais rien et j'avoue ne pas vraiment m'en soucier. Voici pourquoi je plaide comme tu vois cher Raymond, de façon si appuyée en faveur d' Ici, partant du principe que même si tu as sans doute raison de souligner cet aspect des choses, l'essentiel à mes yeux est que l'oeuvre couronnée soit réellement créatrice. Et puis qu'une année l'oeuvre couronnée soit plus à la portée immédiate - je dis bien immédiate - du grand nombre et que l'année suivante elle soit d'un type différent, c'est bien aussi.

Qui sait d'ailleurs, si la force sensorielle de l'expérience que procure ce livre n'a pas quelque chose d'universel qui peut être ressenti par beaucoup plus de gens qu'on ne le supposerai a priori.
J'aime en tout cas qu'un créateur s'aventure à être ainsi totalement lui-même et à ouvrir des voies neuves, que personne n'avait frayées avant lui.  Very Happy
Pourrais-tu s'il te plaît si tu l'as sous la main me dire dans quel numéro de Kaboom tu as trouvé l'article que tu mentionnes ? je t'en remercie d'avance ! Very Happy


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4 Re: "ICI" par Richard McGuire le Dim 31 Jan - 13:16

Raymond

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Je te propose d'ouvrir un sujet spécialement dédié à ce livre, afin de bien séparer les conversations. ICI est certainement une oeuvre mémorable, même si elle va probablement rester réservée à une minorité de lecteurs.  Cool


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5 Re: "ICI" par Richard McGuire le Dim 31 Jan - 13:39

Draculea

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docteur honoris causa
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Oui bien volontiers, c'est une excellente idée !Où compterais-tu placer cette conversation ? Very Happy

6 "ICI" par Richard McGuire le Dim 31 Jan - 14:01

Raymond

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Dans la section "autres bandes dessinées", bien sûr. Very Happy


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7 Re: "ICI" par Richard McGuire le Dim 31 Jan - 18:55

Raymond

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Voilà ! C'est fait ! Very Happy

Au départ, tu as raison. Il ne faut jamais mépriser le lecteur, et on est parfois surpris de découvrir à quel point il peut s'intéresser à des œuvres hors norme.

Ceci dit, nous avons tous des habitudes en matière de BD. Ces habitudes ont fini par définir diverses catégories de lecture. Or il est impossible de classer "ICI" dans une de ces catégories, excepté celle de la "BD d'auteur", ce qui ne définit en fait rien de précis. L'oeuvre échappe à nos repères habituels, car le récit suit un décours totalement anarchique (même si la date de chaque événement est précisée). L'auteur semble davantage vouloir capter l'ambiance (je dirais même la musique) d'un lieu que raconter les événements qui s'y sont déroulés.

Par ailleurs, une autre difficulté de ce livre, c'est qu'en considérant son texte, la signification n'est pas immédiatement explicite. Dans une BD habituelle, les récitatifs ou les dialogues permettent habituellement très vite au lecteur de comprendre le récit. Dans "ICI", il faut plutôt "lire les images", exercice assez inhabituel pour l'amateur. L'album de Richard McGuire est ainsi destiné à des lecteurs bien motivés.

Il y a cependant des avantages dans un récit aussi déstructuré. Il y a en particulier celui de pouvoir relire le livre en commençant par n'importe quelle page. Chaque relecture est ainsi différente des autres, et il en résulte un véritable jeu qui nous permet à chaque fois de saisir de nouvelles "bribes" de signification.

Par ailleurs, en échappant à la tyrannie du récit, on devient plus attentif aux qualités des images. C'est ainsi que j'ai été frappé par certaines ressemblances entre les images de McGuire et certaines peintures ou illustrations américaines du XXème siècle. C'est peut être un hasard, mais je trouve que certaines cases d'ICI se rapprochent beaucoup des tableaux d'Edward Hopper.

Il faudrait que je relise l'interview dans Kaboom. Idea


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8 Re: "ICI" par Richard McGuire le Dim 31 Jan - 20:15

Draculea

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docteur honoris causa
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Ah oui, tout à fait ! La présence de la peinture américaine du XX° siècle, dont Hopper, et sa mélancolie sont en effet très présentes dans Ici. Il me semble que la manière dont Richard Mc Guire travaille l'image ménage constamment une sorte de communication avec certains des grands maîtres du réalisme, comme par exemple Andrew Wyeth dans cette célèbre toile qui elle aussi fait jouer la présence d'une maison, mais vue de l'extérieur par celle qui semble en avoir été chassée à jamais par quelque tornade de l'esprit. Ci-dessous, deux toiles de Andrew Wyeth : Christina's world de 1948 et Her room de 1963. On remarque le gris laiteux lisse de la première et les transparences gris aux tons atténués de la seconde.


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Dans Ici, nous sommes toujours à l'intérieur de la maison, mais la façon dont les espaces temps s'interposent les uns dans les autres à tout espace stable fait que nous sommes tout autant en dehors que dedans, dehors par le dedans pourrait-on presque dire, comme si des panneaux coulissants ne cessaient de s'ouvrir et de nous faire passer des zones frontières. Si bien que paradoxalement, mais logiquement, Ici est l'histoire statique et sans récit identifiable d'un ailleurs, ou plus encore d'un état d'être où l'on en cesse d'être ailleurs à l'instant où l'on se croit enraciné dans le même. Ici se construit par cette esthétique de l'instabilité qui désarçonne la rêverie protectrice de la maison natale, du refuge, pour transformer celui-ci en une sorte d'aura fantomatique au centre de laquelle il n'y a que le vide. Ci-dessous, une autre peinture d'André Wyeth dont je ne retrouve pas le titre, puis Richard Mc Guire :



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J'ai le sentiment chez Richard Mc Guire une forme de porosité de l'image due à une sorte de transparence trouble de sa substance, comme si celle-ci n'était qu'une membrane qui se traverse d'un glissement, soit vers des artistes de l'art américain soit, (en fait simultanément) vers des ectoplasmes des temps successifs depuis les origines.
Je trouve très intéressante ton analyse des habitudes de lecture et de l'impossibilité de classer Ici dans l'une des catégories qu'elles conduisent à définir, j'aurais envie de dire par sécréter. C'est sans doute la marque des créations les plus aiguës que de prendre de cours les habitudes et tu as vraiment raison de parler d'habitude car cela me fait penser aux analyses de Proust sur la difficulté qu'on a en littérature à absorber ce qui fait la singularité créatrice d'un "nouveau beau livre" du fait que s'attendant à ce qu'on connaissait déjà lorsque le livre nous est dévoilé nous sommes aveuglés par nos habitudes : nous ne nous y retrouvons pas et sommes incapables de voir ce que plus tard peut-être nous reconnaîtrons facilement et qui deviendra pour nous le noyau et l'apport fondamentaux de ce livre. J'adore cette analyse qui se trouve quelque part dans A l'ombre des jeunes filles en fleur, tant elle met le doigt sur le fond du problème.
Pourrais-tu s'il te plaît me rappeler dans quel numéro de Kaboom se trouve l'article auquel tu fais référence ? J'aimerais beaucoup le lire.
Ci-dessous : Eric Fischl : The bed, the chair, crossing, 2000, puis Richard Mc Guire :



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9 Re: "ICI" par Richard McGuire le Lun 1 Fév - 20:33

Raymond

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Je ne connaissais pas Andrew Wyeth, mais on y retrouve effectivement quelque chose de "ICI", que ce soit dans l'attitude des personnages, ou dans leur rapport corporel avec l'espace qui les entoure.

J'ai relu l'interview de McGuire dans Kaboom, et celui-ci confesse ne pas avoir choisi un style particulier de dessin pour son livre. Il a au contraire mélangé les techniques et multiplié les expériences (aquarelle, dessin vectoriel, superposition d'images ...) au cours des 15 années pendant lesquelles il a confectionné son "histoire". Nos rapprochements entre ses images et la grande peinture ne sont pas totalement erronés, mais il ne faut pas perdre de vue ces multiples essais graphiques, et sa volonté à mettre l'image au service de l'inspiration du moment.

Pour ce qui concerne les ressemblances avec Edward Hopper, je pense  tout d'abord à ces paysages ruraux typiques de la côte est des USA, avec ses grandes maisons de bois aux couleurs claires.

Je vais essayer de ne pas tricher avec des pseudos ressemblances, mais montrons d'abord un tableau typique de Hopper.



Et montrons maintenant une maison dessinée par McGuire (sur deux pages).


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10 Re: "ICI" par Richard McGuire le Lun 1 Fév - 20:41

Raymond

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Les silhouettes des personnages de McGuire, avec leurs visages à peine esquissés, leurs attitudes sages, et leur discrétion dans des pièces parfois gigantesques me font également penser à Hopper.

Prenons par exemple ce tableau de Hopper !



Et prenons au hasard une image de ICI !


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11 Re: "ICI" par Richard McGuire le Lun 1 Fév - 22:18

Draculea

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docteur honoris causa
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Oui c'est vrai, ces exemples sont très convaincants et je suis certain que tu as vu juste. Que Richard Mc Guire ait eu pleine conscience de faire des citations ou que le fonds de sa mémoire visuelle des peintures d'Edward Hopper, ne change pas le fait qu'il est de toute évidence habité de leur présence qui transparait à travers son travail comme les époques successives à travers la maison d'Ici.
Je voudrais vraiment lie cet entretien dans Kaboom. Ce que tu en cites au sujet de la vérité des manières est très intéressant et va dans le sens de cette manière d'ailleurs typiquement américaine de marier les inspirations et les façon de faire diverses dans une présence troublée du réel.
L'absence de style revendiquée me fait songer à la "no style position" que déjà dès 1950 revendiquait le peintre Willem de Kooning. Lequel aussi a produit quelques images assez étranges de personnages dans des intérieurs assez étrange dans certaines de ses toiles des années 1940, comme ici avec Seated Woman, où il fait avec le corps d'une femme quelque chose d'analogue à ce que Richard Mc Guire fait avec l'espace et ses différentes temporalités - je ne parle pas d'une ressemblance évidente comme dans le cas des toiles d'Edward Hopper que tu présentes, mais d'analogie de méthode à un certain degré :




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12 Re: "ICI" par Richard McGuire le Mer 3 Fév - 0:23

Raymond

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Je ne connais pas ce peintre (Willem de Kooning) mais ce qu'il fait est intéressant. Il explore les frontières de l'art figuratif, comme le fait par moment McGuire.  Very Happy

Sinon, pour le N° 8 de Kaboom, qui contient une interview de l'auteur, je te le recommande chaudement. On y trouve beaucoup d'informations sur la genèse et la longue gestation de cette oeuvre complexe, que McGuire n'a pas voulu rendre trop compréhensible. C'est en fait la somme de presque toute une vie, et elle intègre des aspects autobiographiques que l'on peut certainement identifier.

Cette dimension autobiographique me semble d'ailleurs être une intéressante piste à suivre, pour mieux comprendre l'oeuvre. Dans son interview, McGuire avoue que la maison "centrale" du récit est bien celle où il a passé son enfance. Il précise aussi qu'on peut le voir lui-même dans certaines images. Comme l'auteur est né en 1957, et que les dates qui accompagnent les images sont probablement justes, il ne doit pas être difficile de reconstituer une partie de cette histoire familiale.

Il suffit maintenant de relire ce livre de temps en temps, dans le désordre, et de grappiller petit à petit des infos.  Wink


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13 Re: "ICI" par Richard McGuire le Mer 3 Fév - 20:02

Draculea

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docteur honoris causa
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J'ai commandé le numéro 8 de Kaboom que j'attends avec impatience (ainsi que le numéro 1 qui contient un article consacré à Chris Wire !)
Tu as d'autant plus raison de parler de frontières de l'art figuratif que par ailleurs de Kooning a passé sa vie à aller sans cesse de la figuration à l'abstraction et de l'abstraction à la figuration, avec même une série d'oeuvres que tu connais peut-être, Women, commencée de façon magistrale avec Woman I peinte entre 1950 et 1952, où de Kooning selon son principe de la "no style position" dresse une figure humaine terrible dans une fusion totale avec un paysage totalement abstrait, mettant fin au clivage du figuratif et de l'abstraction tel que les théoriciens dictateurs d'alors, notamment Clément Greenberg qui se croyait presque plus important que els artistes, voulaient imposer. Dans Woman I que je glisse ci-dessous, pas de lien avec Ici bien sûr, c'est juste pour le plaisir.



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Pour en revenir cependant à Ici, j'ai songé à d'autres résonances possibles issues de l'art américain dont on peut en effet supposer à bon droit que Richard Mc Guire est un fin connaisseur.
Je suggère tout d'abord une composition de Ben Nicholson datée de 1941 :



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Le motif du rayon de lumière glissant de la fenêtre au mur n'est pas sans faire penser d'ailleurs lui aussi à Edward Hopper et à son célèbre Soleil dans une pièce vide de 1965, avec cette différence que dans cette toile la lumière est nettement plus chaude que chez Richard Mc Guire, peut-être parce que ce dernier représente non le vivant mystère du seul présent, mais la spectralité des temps superposés ou juxtaposés :



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Le motif d'une pièce vide figure justement au seuil d'Ici, dans ces tons d'hier qui caractérisent souvent l'ouvrage :



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Je rapprocherais également cette toile sans titre de Sewell Sillman, datée de 1964 du motif de la cheminée inscrite dans le cadre rectangulaire du salon. Là encore, je ne prétends absolument pas que Richard Mc Guire a fait explicitement et volontairement donc allusion à telle ou telle oeuvre, ce serait certes dans certains cas vrais tu as été le premier à le montrer avec Edward Hopper, mais dans d'autres tout à fait exagéré et discutable : je veux seulement rapprocher certains états d'esprits propres à l'histoire de la peinture américaine du XX° siècle, qui ont dû certainement participer de façon globale et diffuse à former la tapisserie mentale d'un artiste aussi sensible et délicat que Richard Mc Guire :



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De même que Josef Albers a peint quantité de toiles intitulées "Hommage au carré" (la deuxième de celles que je montre ici est un tirage sur foulard Hermès) :



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On peut dire que Richard Mc Guire se livre à une réflexion sur le rectangle inscrit dans d'autres formes dont des sortes de parallélogrammes :



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Cette image est à mon avis un des emblèmes de ce qu'accomplit Richard Mc Guire dans Ici par la présence de l'échelle de peintre dressée contre le mur sur lequel vient d'être, peut-on supposer, apposé un "papier peint" ! Elle contient en tout cas, dans sa nudité associant une figuration à la fois précise et schématique à une abstraction aussi complexe qu'elle paraît sobre, une sorte de tableau pur qui est aussi un jeu sur l'articulation de la surface et de la suggestion de la profondeur, avec même une discrète tendance à produire des illusions d'optique. Encore un des aspects majeurs de tout un pan de la peinture américaine moderne et contemporaine, comme par exemple chez le regretté Ellsworth Kelly qui vient de nous quitter tout récemment. Voici de lui Study for "White Relief over Black", de 1955, ainsi que , Chatham III: Black Blue, Chatham XIV: Black White, datant tous deux 1971 et faisant partie de la série éponyme - notons ce qui n'est pas sans intérêt que l'ensemble de cette série a été montré au MOMA en 2013 à l'occasion du 90° anniversaire du peintre - et enfin Window datant de 1949 et qui fait partie des collections du Musée d'art moderne de Paris
:




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Mais, pour conclure ce long message, je me suis laissé emporter par mon sujet ! - je me demande aussi si l'espace que Richard Mc Guire met en place dans Ici ne doit pas aussi une part de sa très grande singularité à l'expérience des salles des musées américains où sont exposées des oeuvres de pure abstraction comme ici dans cette rétrospective des oeuvres des années 1964-1966, du peintre new yorkais Brice Marden :



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Il est vrai qu'aussi les images de Richard Mc Guire peuvent à l'opposé de ce vide être grouillantes de figures et j'y reviendrai par la suite ! Very Happy




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14 Re: "ICI" par Richard McGuire le Mer 3 Fév - 20:12

Draculea

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docteur honoris causa
docteur honoris causa
Une petite erreur m'a fait reproduire deux fois une des toiles de Ellsworth Kelly.
Comme lorsque on édite un message il faut recoller une par une toutes les images sous peine de n'avoir que des liens au lieu des illustrations directement elles-mêmes, j'ajoute donc ce message pour la outrer. Il s'agit de Chatham XIV: Black White, datant de 1971? Mille excuses pour cette erreur de liens dans le précédant message :



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15 Re: "ICI" par Richard McGuire le Jeu 4 Fév - 21:03

Raymond

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Belle association d'images !   pouce

Il n'y a pas de doute que la couverture de l'album semble être un hommage à des peintres comme Josef Albers ou Ellsworth Kelly. On pense même au premier abord que c'est une composition géométrique abstraite ... avant de réaliser qu'il s'agit d'un cadre de fenêtre, partiellement fermé par un rideau.  Wink



Il est évident par ailleurs que les pages du livre nous montrent une succession d'images de l'intérieur d'un salon, forcément très géométriques. Il me semble toutefois que cette suite de dessins ne résulte pas d'un choix graphique, et qu'il s'agit surtout d'un effet narratif.

Dans le domaine du cinéma, on appellerait ça un plan fixe. McGuire "pose sa caméra" à un endroit précis et ne la déplace plus. Quelques meubles sont disposés dans la pièce, et deux ou trois personnages sont présents. Généralement, ils ne font que parler et il y a peu d'action.

L'introduction du livre utilise typiquement cet effet. On a l'impression de voir le générique d'un film, et c'en est presque un.

Les premières pages sont ainsi :



L'image suivante nous montre l'apparition d'une bibliothèque. Le salon est en train de se meubler. Il y a encore le texte du "générique"



Et cela continue aux pages suivantes. Il n'y a plus le texte mais le metteur en scène semble s'attarder. Il "construit" sa pièce.   Wink



Et cela continue ainsi sur encore trois doubles pages. Je ne vous montre pas tout.  Very Happy

Cette succession très statique nous fait percevoir un autre mouvement. Il n'y a pas de déplacement dans l'espace, mais on prend conscience d'un avancement dans le temps.

"ICI" se distingue par ses mouvements constants dans la "quatrième dimension".  Wink


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16 Re: "ICI" par Richard McGuire le Sam 6 Fév - 11:20

Raymond

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Petite remarque générale au sujet de cette "4ème dimension." Certains lecteurs vont peut être croire que je délire gentiment.  Wink

Ce genre d'idée était toutefois assez consciente cher Richard McGuire.  

Il est claire que la vision répétitive d'un coin d'angle du salon suggère une volonté d'exprimer l'espace. Les première pages du livre esquissent une sorte d'épure, que l'on retrouve d'ailleurs encore mieux dans la première version d'ICI, qui n'est plus qu'un long plan fixe. En voici la première case :



C'est une image presque géométrique, qui nous rappelle tout simplement les 3 premières dimensions  de l'espace.



La 4ème dimension (le temps) s'obtient tout simplement en tournant les pages du livre, et en contemplant cette image fixe.

Richard McGuire donne toutefois dans son interview une interprétation un peu plus complexe. Je cite un extrait de ses déclarations :
"La conjugaison de ces situations a abouti à une idée, celle de créer un livre avec des cases scindées en deux, comme un double écran, autour d'une pièce à vivre dont l'un des angles formait justement une ligne de démarcation entre deux espaces/temps. Un côté remontait dans le passé, l'autre projetait le futur."

McGuire a, je pense, une formation artistique plutôt que scientifique.

Je préfère mon idée.  Smile


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17 Re: "ICI" par Richard McGuire le Dim 7 Fév - 15:49

Raymond

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Admin
Cette idée (autrefois avancée par Art Spiegelman) que "les bandes dessinées étaient potentiellement des diagrammes" est, de l'aveu même de Richard McGuire, une des options fondamentales de son livre. L'autre importante source d'inspiration, ce sont les souvenirs d'enfance de l'auteur, la maison dans laquelle il a vécu, et l'histoire de sa famille. Attention, ICI n'est pas une vraie autobiographie, mais ses pages sont tellement nourries de souvenirs personnels et d'événements parentaux (d'ailleurs datés avec précision car chaque vignette est placée dans une année bien définie), qu'il devient inévitable d'en explorer les facettes intimes et familiales.

Reprenons une déclaration de McGuire : "Le premier déclencheur, ce sont les photos de famille que prenait mon père, chaque année à Noël, dans notre salon, toujours au même endroit. L'idée du temps et de l'espace qui se croisent est assurément venue de cette tradition familiale".

Ces enfants regroupés sur un canapé du salon, et photographiés chaque année dans la même position, apparaissent en effet au début du livre. Voici d'ailleurs la première image de cette séquence, qui est datée de 1959. Richard McGuire n'a alors que 2 ans, et il est donc le petit bébé du groupe.



La seconde image, datée de 1959, est relativement identique et je ne vous la montre pas. La troisième se place en 1962, et ce n'est plus qu'une petite vignette incrustée dans une grande image du salon, datant elle de 1986. Une autre séquence d'images, elle aussi incrustée dans le décor et datée de 1933, commence sur la page située à droite, et Richard McGuire commence à jouer avec le temps.  Very Happy



Aux pages suivantes, les vignettes continuent d'évoluer de façon parallèle, et la lecture devient complexe. Si on se concentre sur le groupe d'enfants, on constate que nous sommes passés à 1964 et qu'ils ont bien grandi. L'avancée temporelle est rapide, au contraire de la vignette de droite, qui reste fixée en 1933 et qui progresse d'une façon très lente. Quant au décor qui entoure les deux cases, il a lui aussi changé d'année et il a avancé de 1986 à 2015. C'est un troisième récit qui s'élabore, qui est plutôt une histoire des lieux, une histoire de .. "ICI".



Signalons au passage que l'on peut trouver dans le N° 8 de Kaboom une photographie de ces cinq enfants McGuire. Elle correspond exactement à l'image de 1964 et démontre (si cela était encore nécessaire) la dimension autobiographique de l'oeuvre.



La séquence se poursuit encore avec des photos de 1969, 1979 et 1983, et je ne vais pas toutes vous les montrer. Ce petit extrait est suffisant pour comprendre le travail de McGuire dans ICI, et en particulier sa manière de faire défiler le temps, ou d'utiliser son histoire familiale.


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18 Re: "ICI" par Richard McGuire le Dim 7 Fév - 20:23

Draculea

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Passionnante analyse cher Raymond sur cette dynamique des temps décalés qui montre bien en effet que Richard Mc Guire dresse des écrans ou bien ouvre des espaces, pièces temporelles dans la pièce cadre de référence où se situe cette action du temps et cela me fait d'ailleurs aussi penser à ces calendriers de l'avent aux fenêtres qui s'ouvrent chacune sur un jour du mois de décembre, que nous avions dans notre enfance. Je ne sais pas si aux Etats-Unis ce genre de calendrier existait.
Ce qui est frappant - et tu le montres bien par l'exemple des photos de famille qui interviennent pieu après le début de l'ouvrage - est qu'au fur et à mesure qu'on tourne les pages et avance dans Ici, le récit feuilleté simultané ou juxtaposé de situations évoquées, se complexifie de façon très rapide. Du vide initial montent les images pour venir habiter et manifester cette quatrième dimension que tu signales justement.
J'ai reçu le numéro de Kaboom mais n'ai pas encore le temps de le lire ayant eu un week-end assez chargé. Ce que tu en cites ne fait que me rendre impatient de le lire attentivement.
Je termine ce message avec l'idée suivante : je suis aussi frappé par le jeu des répétitions en différence construisant une sorte de partition d'images - dont par exemple celles des photos de famille rituelles, qui est aussi une partition d'images - et laissant peu à peu apparaître une autre forme de la quatrième dimension, celle d'une image invisible comme telle mais suggérée à travers les vues successives, par mille petits indices, quelque chose qui me fait songer à la nouvelle de l'écrivain américain Henry James, intitulée L'image dans le tapis.
Car, paradoxalement et c'est en fit le fondement de toute l'esthétique de ce livre, Ici est toujours en décalage par rapport à l'idée de l'ici et maintenant, non seulement par les ouvertures temporelles qui sont pratiquées à chaque double page dans un certain cadre de référence qui varie dans le temps d'une double page à l'autre, mais en plus par le fait qu'on ne sait jamais s'il y a vraiment un "ici" qu'on pourrait appeler de base. Cela pourrait être le présent, mais du temps s'est déjà écoulé depuis le millésime d'année le plus procède nous, l'enfance de l'auteur, mais dans ce cas quelle année ? ou bien les différentes origines antérieures à la construction de la maison ?
C'est ce flottement qui me semble manipuler un jeu d'images subliminales, parfois très menaçantes sous divers détours, qui sont comme des symboles d'anamorphoses de quelque chose qui n'est jamais montré et c'est cela qui met ait songer à L'image dans le tapis de Henry James. Ou bien à un autre de ses romans intitulé Les ambassadeurs en référence directe à la toile éponyme de Hans Holbein, (cela se passe aussi dans une pièce) laquelle contient une véritable anamorphose qui, lorsque on la décode avoue l'image d'un crâne. Il n'y a pas d'anamorphose à proprement parler dans Ici, mais des indices en direction d'une image invisible. Notamment ces images inquiétantes comme celle d'un loup emportant un membre d'une proie dans sa gueule (quelle association que celle de cette femme qui essuie un tapis et ce loup transportant son trophée sanglant), ou bien les déguisements de fantôme ou de squelette qui ne tardent pas à apparaître après le prologue des photos de famille.

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19 Re: "ICI" par Richard McGuire le Jeu 11 Fév - 1:24

Raymond

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Admin
J'ai enfin un peu de temps (il faut bien travailler Wink ), et je vais essayer de répondre à tes intéressantes remarques.

Ta comparaison avec l'anamorphose que l'on trouve dans le tableau d'Holbein m'a donné à méditer. Sommes-nous en train d'ignorer une solution graphique simple, qui permettrait de résumer ICI avec une seule image ?

Il est clair que ces séries d'illustrations, qui montrent souvent peu de différences d'une case à l'autre, donnent l'envie d'y trouver certaines "constantes". ICI est un livre où l'on lit (et interprète) surtout des images. Les dialogues et les autres textes n'ont généralement qu'une fonction secondaire. Il serait donc élégant d'y trouver une solution purement graphique.

L'idée d'une solution qui prenne la forme d'une anamorphose me semble toutefois peu probable. En effet, pour qu'une anamorphose soit possible, il faut d'abord qu'il existe une image fixe, et que l'on essaie ensuite de visualiser ce même tableau selon une autre perspective.

Or il n'existe pas de véritable plan fixe dans ce livre, même si certaines images réapparaissent de façon insistante, Il est vrai que l'on retrouve souvent le même canapé, ou le même angle du salon, tout au long du livre, mais Richard McGuire change tout de même régulièrement son angle d'observation. Il déplace sa "caméra" dans le temps, ou dans l'espace, et il devient impossible d'unifier cette multiplicité d'images.

Dans l'interview publiée dans Kaboom (que tu as maintenant peut être lu), j'ai remarqué un mot qui révèle probablement les véritables intentions de l'auteur. Il avoue en effet avoir cherché à obtenir une sorte de "polyphonie" avec ses images. C'est ainsi qu'il intègre souvent, dans une même double page, plusieurs séquences aux significations très diverses, et sans lien intelligible évident. McGuire crée une certaine poésie en croisant diverses images, et c'est une création artistique plutôt qu'intellectuelle. Si ces associations d'images donnent parfois du sens, elles n'aboutissent bien souvent ... qu'à de simples énigmes.

Que faut-il donc en penser ? Ces séquences vues sous un plan fixe expriment elles une relative permanence du monde, ou au contraire une "impermanence" de la vie ? Peut-on vraiment condenser toutes ces pages avec une seule image ? Ne faudrait-il pas plutôt, pour les résumer, utiliser le langage ?

Ayant ainsi formulé mes questions, tu devines probablement déjà quelles sera ma réponse. J'ai en fait l'impression que ces avancées dans le temps, et ces petits changements progressifs visualisés en plan fixe, expriment tout d'abord le mouvement de la vie. On ne peut pas les résumer avec une image immobile, mais on peut tout de même les formuler d'une façon intelligible. Ces séries d'images que reproduit McGuire, c'est en fait le spectacle d'un monde changeant où, pour reprendre la formulation de Lavoisier, "rien ne se crée, rien ne se perd, et tout se transforme". C'est le miracle de la vie.

Le concept unitaire de toutes ces images, c'est bien sûr "ICI", mais qu'y a t-il vraiment derrière ce mot ? Comment définir le concept d'ICI ? Serait-ce simplement le salon où le père de l'auteur a photographié chaque année ces enfants ? Est-ce au contraire la maison, ou alors la propriété, dans laquelle la famille McGuire a vécu au XXème siècle ? Ou serait-ce plus scientifiquement un lieu géographique, défini uniquement en degrés de longitude et de latitude, placé de façon constante à la surface du globe terrestre, où une série d'événements va se produire ? Cette dernière définition, simple et pragmatique, a pour l'instant ma préférence, car elle permet d'englober les spectaculaires voyages dans le temps que se permet l'auteur, mais elle est réductrice. Elle pourrait paraître un peu vulgaire aux poètes...

Je n'irai pas plus loin pour l'instant, et je me limiterai à te montrer une  image assez rare, dessinée par Richard Mcguire, qui nous montre peut être le véritable "ICI". Elle se situe 3 milliards d'années avant JC, à une époque où le monde n'existe que sous une forme embryonnaire. On y voit la mer (ou un lac), le ciel et la terre, et on y trouve bien peu de végétation, mais on y devine des frémissements de vie. J'ose imaginer que derrière sa tranquillité, ce paysage contient déjà les germes de tous les événements qui se produiront bien plus tard. Mais ce concept te paraîtra peut être trop panthéiste. Wink


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20 Re: "ICI" par Richard McGuire le Jeu 11 Fév - 7:10

Draculea

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docteur honoris causa
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Non, ce concept ne me parait pas trop panthéiste. je pense au contraire que tu as très probablement raison, d'autant plus que j'ai effectivement lu l'entretien très riche dans Kaboom et que Richard Mc Guire insiste bien sur le versant de vie qu'il souhaite donner à cette lecture du temps.
Quand je parlais d'une anamorphose et d'une image dans le tapis - je me suis peut-être mal exprimé en rédigeant mon précédent message - je n'entendais pas une image particulière qui aurait apporté une unité en quelque sorte fixe à ce que Richard Mc Guire définit en effet comme polyphonie, mais plutôt une sorte de présence absence qui court à travers toutes les autres images de l'ouvrage, comme une fil rouge qui luit parfois de façon plus perceptible tout en restant relativement subliminal.
Il est certain que l'univers de Ici est multiple et qu'on ne saurait pour autant le réduire à un seule et unique carte biseauté e qui en serait la clé ou l'explication.
En revanche, j'aime beaucoup ton idée que la double image (très belle) de ton message soit la première manifestation latente de toute ce qui se déploiera dans la dimension des durées. Reste un point toutefois : Richard Mc Guire dans l'entretien dit que lorsque il a abordé pour la première fois le sujet ne le percevait que par la conscience un peu amusée des correspondances temporelles et qu'il lui manquait alors la gravité de l'expérience, notamment celle du deuil - il évoque notamment la perte de son père. Il y a aussi le deuil et l'irrémédiable dans ici, même si, ce qui va dans le sens de ton interprétation, l'auteur insiste bien sur le versant de la vie.
Et puis, me frappe encore le fait que parfois ce qui se produit soit tellement étrange, incongru, plus fascinant que la rencontre d'un parapluie et d'une machine à coudre sur une table de dissection, selon la formule de Lautréamont que je reprends approximativement, comme par exemple cette image arrange et à jamais inscrite dans notre espace mental, qui représente ce bison assis dans le salon de la maison ! Elle est tellement évidente et mystérieuse à la fois. Ce bison est là, comme une présence totémique, un ancêtre magique, et en même temps il est la nature dans ce qu'elle a de si surprenant. on dirait qu'il veille sur la jeune femme ou jeune fille endormie plusieurs siècles plus tard. C'est de toute beauté.



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21 Re: "ICI" par Richard McGuire le Jeu 11 Fév - 21:14

Raymond

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Admin
Oui, cette vignette avec un bison, qui est incrustée dans l'image du salon, est une des plus spectaculaires confrontations entre le présent et le passé de "ICI". C'est peut être le côté philosophique du livre qui apparait avec cette antinomie. Elle est de plus renforcée par la présence simultanée de la jeune fille, qui apparait couchée à côté du bison, et il ne faut pas beaucoup d'imagination pour lancer des hypothèses. Pour ma part, je penserai volontiers au réconfort que l'on peut sentir en se couchant dans une forêt, et en se sentant à l'unisson avec l'univers qui nous entoure. La jeune fille endormie retrouve presque ce bien être qui entoure le bison.

A quoi pensais-tu, de ton côté ?  Wink

Sinon, il y a bien sûr cette dimension familiale qui est constamment présente dans les images d'ICI. On devine certaines choses sans en être toutefois certain. C'est le cas par exemple avec la séquence familiale tout au début du livre, que l'on ne peut pas manquer.

Nous sommes en 1989, et quatre personnes relativement âgées discutent dans le fameux salon. Il y a certainement parmi eux les parents de McGuire, mais on ne sait pas qui est l'autre couple. L'auteur est depuis longtemps adulte (il a 32 ans) et, détail intéressant, cette scène se passe pendant l'année qui voit la première publication de ICI dans Raw.



Tandis que cette petite histoire des quatre personnages se poursuit dans une case de la double page suivante, le salon fait place à un décor datant de 6000 ans avant JC. On se doute que l'œil n'a pas changé de place, et qu'il s'agit du même lieu visualisé avec un très fort décalage dans le temps, mais on se demande où veut en venir l'auteur.



Aux pages suivantes, le temps s'écoule à toute vitesse pour ce qui concerne le décor. On passe à 1009 av. JC, puis à 1573, puis 1637. On découvre ensuite la construction de la maison en 1764, puis son incendie en 1784, tandis que parallèlement, le petit groupe de quatre personnes continue à causer. En ce qui les concerne, le temps de leur conversation se confond presque avec le temps de la lecture.



Après huit petites images de cette conversation, le décor principal redevient le salon lui même, en 1989. Il se passe probablement un événement important, et c'est effectivement le cas. On voit un des deux messieurs qui s'étrangle (à force de rire) et qui se renverse en arrière. Va t-il mourir ? On pourrait le penser, mais cela ne peut pas être le père de Richard McGuire, car la maladie de celui-ci nous est montrée plus loin dans le livre, au cours des années 2000.



Qui est la victime de cet accident imprévu (qui a probablement bouleversé la famille McGuire) ? On ne le saura pas, et l'auteur ne nous donne pas toutes les clés pour comprendre. On peut supposer qu'il s'agissait d'un des membres de sa famille, mais cela reste une conjecture. Il s'est passé quelque chose d'important, mais on ne sait pas exactement quoi ...

On aimerait tout de même en savoir plus.  Wink


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22 Re: "ICI" par Richard McGuire le Jeu 11 Fév - 23:10

Draculea

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docteur honoris causa
docteur honoris causa
C'est vrai, tu as raison, ce passage est vraiment très étonnant. C'est un des premiers vrais petits récits qui se détachent au sein de ce grand bruissement de récits multiples qu'est Ici. Il a quelque chose de terrible, d'étrange, de cocasse et de profondément humain par l'absurde dans l'écrin de ces temps éloignés si paisibles. Mais je me pose la question si cependant de ce contrepoint ne naît pas la suggestion d'une menace, avant même l'accident qui vient nous prendre par surprise, par le fait même de cette succession de vues totalement vides du lieu de la future maison, comme une sorte d'inquiétante étrangeté si tu veux, même si cette interprétation peut parfaitement être compatible avec une autre moins chargée d'une sourde très sourde angoisse latente. Peut-être cette idée que nous sommes aussi très peu de choses face aux immenses durées naturelles qui sont elles-mêmes des moments extrêmement dilatés.
J'incline à penser que ces moments sont bien chargés de menace par le fait qu'ils se complètent de l'image répétée de l'homme en train d'abattre un arbre et de celle que tu mentionnes de l'incendie. Dans la première double page à contenir l'insert de l'homme occupé par l'abattage d'un arbre, le paysage de forêt a quelque chose de spectral. Il y'a aussi une contamination entre la maison en flammes et le fait que l'homme inconnu qui va soudain basculer en arrière à la page suivante semble tousser, s'exclamant "Kof ! Kof" ! à deux reprises.



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Pour répondre à ta question au sujet de la fabuleuse présence du bison auprès de la jeune fille endormie, mon impression est double. A la fois j'ai l'impression qu'il veille sur son sommeil, comme je disais dans le précédent message, à la façon d'un animal magique protecteur, comme un de ces ancêtres animaux spirituels des cultures amérindiennes qui ont précédé la maison où vivra la famille Mc Guire.
A la fois, il me semble aussi que l'image de la jeune fille endormie évoque aussi un sommeil définitif. Richard Mc Guire évoque en effet la mort de sa soeur dans l'entretien : "Mes parents et ma soeur sont décédés pendant que je faisais des recherches pour ce projet". A peu d'années près sans doute, la figure de la jeune fille endormie pourrait lui correspondre, cette case étant identifiée temporellement par l'année 1970. Comme ce livre est riche de très nombreuses allusions picturales - Richard Mc Guire mentionne également dans l'entretien "une aquarelle sombre et floue à la Sigmar Polke, datée "1623", l'allusion à ce peintre allemand contemporain montrant s'il le fallait que Richard Mc Guire a une vaste culture dans ce domaine et que celle-ci se manifeste souvent presque spontanément dans Ici - j'ai très vite senti que cette image de la jeune fille endormie, quoique dans une position différente me faisait songer à une figure centrale d'une toile célèbre de l'art classique - or il y a aussi des allusions à l'art classique dans Ici, j'en ai je crois repéré quelques unes qui sont explicites. Il s'agit d'Echo et Narcisse de Nicolas Poussin qui nous montre précisément Narcisse endormi dans la mort après avoir subi la condamnation de la déesse de la vengeance Némésis. Ses cheveux sont alors transformés en narcisses qu'on voit su la toile de Poussin. A mon avis sans référence directe et précise à cet épisode des Métamorphoses, mais simplement peut-être en "écho", (tiens, tiens !) spontané et pas forcément conscient la figure de la jeune fille endormie n'est pas sans faire songer à cette oeuvre si célèbre de Nicolas Poussin. Mais encore une fois, probablement dans ce cas de façon non consciente et sans lien avec la source littéraire mythologique.
Ci-dessous Echo et Narcisse (aux environs de 1630), puis une peinture de Sigmar Polke (1941-2010), intitulée Baumhaus, de 1976, et qui va tout à fait dans le sens de ce que déclare Richard Mc Guire dans l'entretien.



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23 Re: "ICI" par Richard McGuire le Sam 13 Fév - 11:27

Raymond

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Admin
Je ne connais pas Sigmar Polke, mais je constate en effet que Richard McGuire annonce de nombreuses sources d'influence.

Pour ce qui concerne la jeune fille allongée (silhouette que l'on retrouve en partie dans la toile de Poussin   Wink ), je suis allé la revoir dans l'album en grandeur nature. Cela m'a permis de faire quelques petites constatations.





La première observation, c'est qu'il s'agit d'une case unique. Il n'y a pas une série d'images situées en 1970.

Ensuite, on remarque bien sûr ce livre qu'elle tient dans la main. Cette jeune fille est-elle endormie ou est-elle encore en train de lire ? Difficile de répondre.

La dernière remarque concerne les contours très nets de la silhouette et la précision de sa posture. Je pense en fait qu'il s'agit d'une photographie adaptée sous la forme d'un dessin. Dans ce cas, la photo doit concerner un membre de la famille de l'auteur, et effectivement (au vu de la date qui est associée à cette image) cette jeune adolescente ne pourrait être que la sœur de McGuire.


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