Lefranc, Alix, Jhen ... et les autres
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Les femmes dans l'œuvre de Jacques Martin

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eleanore-clo
jfty
Raymond
7 participants

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Raymond

Raymond
Admin

eleanore-clo a écrit:
Bien évidemment, cher Raymond, comme cela semble devenir notre habitude sur ce fil, je ne partage pas votre vision Smile .

Déjà, je ne suis pas certaine qu'il faille systématiquement rechercher une explication rationnelle à tous les faits mystérieux d'une œuvre de fiction. Par exemple, allons-nous explorer le passé des loups des Légions perdues pour y trouver la trace du passage chez un dresseur ? Ou allons nous passer un compteur Geiger devant la statue du Dieu sauvage ?

Néanmoins, le défi  est possible. Et bien que n'ayant pas fait l'autopsie de la sœur du pharaon (Djerkao m'en aurait empêchée  Laughing ), mon diagnostic est sans appel. Elle est décédée d'une cardiomyopathie de stress :

Le rarissime syndrome de Takotsubo ... oui ... pourquoi pas au fond, mais c'est une maladie tellement rare (qui reste d'ailleurs un peu mystérieuse) que ce n'est pas une hypothèse évidente ! On aurait aussi pu penser à un QT long congénital, une anomalie se manifestant par des arythmies paroxystiques et parfois des morts subites, mais je n'y crois toujours pas trop. Cette mort de Saïs tombe tellement à pic pour Jacques Martin, qui s'est d'ailleurs amusé au fil des aventures d'Alix à se débarrasser cruellement des jeunes amoureuses qui suivaient le héros, que je pense immédiatement à un autre phénomène !

Cette réflexion me ramène en fait à la remarque très judicieuse que tu as faite plus haut dans la discussion !

eleanore-clo a écrit:
Un dernier point que je souhaite aborder est l'étrange prédilection de Jacques Martin pour James Bond... Mais si. Mais si.  Laughing  Avez-vous remarqué qu'il lui faut une nouvelle héroïne à chaque histoire et qu'il la jette aux oubliettes sans hésiter ? Vous avez dit James Bond girl ? Vous avez dit sexisme discret ?

Eléanore

C'est bien vu, mais Alix est tout de même assez différent de James Bond.  Wink  L'agent secret 007 est en effet un séducteur, comme Alix, mais c'est surtout un "consommateur de chair fraiche", si j'ose employer cette expression, qui abandonne très vite ses conquêtes une fois qu'il est arrivé à ses fins. Alix, pour sa part, reste un peu indifférent aux sentiments que lui portent les jeunes femmes (ce qui a bien sûr soulevé certaines hypothèses sur sa relation avec Enak) mais il ne leur veut pas de mal et il ne les abandonne en général pas volontairement. Le héros reste amical et bienveillant avec ces adolescentes (à quelques exceptions près ... on reparlera plus tard) mais il existe une sorte de malédiction (dont seul Jacques Martin a le secret) qui s'abat régulièrement sur elles, à la fin des aventures. Ce n'est bien sûr pas un hasard si beaucoup de ces compagnes meurent à la fin et on peut lancer diverses explications : tendances misogynes de l'auteur, nécessité de garder le héros célibataire, volonté d'écrire une conclusion dramatique à l'aventure en cours ... et j'en passe. L'idée d'un certain "sexisme" (qu'il faudrait d'ailleurs définir plus précisément) de l'auteur (ou du héros) ne me parait en tout cas pas erronée.

On aura sûrement l'occasion d'en rediscuter.  Cool


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Raymond

Raymond
Admin

Venons-en au Fils de Spartacus, un album que j'ai toujours beaucoup aimé, dès sa parution dans le journal Tintin en 1974 ! Contrairement au "Prince du Nil", tout me plaisait dans cette histoire pas comme les autres : le thème principal (le danger représenté par le souvenir Spartacus), la complexité des personnages et de l'intrigue, la critique de la corruption de la Rome antique, la forme narrative (qui évoque au départ celle des Légions perdues) et surtout le méchant (ou plutôt la méchante) de cette sombre aventure. Il est d'usage de dire : "plus réussi est le méchant, et meilleure sera l'histoire" ! Et cet adage se confirme tout à fait dans le "Fils de Spartacus", qui nous propose un personnage féminin aussi détestable que fascinant.

La méchante femme de cet album est en fait une ancienne compagne de Spartacus qui se nomme Maia. Devenue mère de Spartaculus, qu'elle présente comme le fils du célèbre esclave révolté, Maia manœuvre pour essayer d'en retirer le plus de bénéfices possibles ! Mais le lecteur ne comprend pas tout de suite sa fourberie. Au départ, Maia a plutôt l'apparence d'une simple comploteuse, qui cherche à soulever le petit peuple romain. Elle s'installe en effet sans crainte dans le forum de la cité et y prend la parole avec beaucoup d'audace. Il n'est pas banal qu'une simple matrone ose prendre la place d'un orateur et Maia nous apparait d'emblée comme une femme hors-norme !

Les femmes dans l'œuvre de Jacques Martin - Page 4 Fils-s10

Les vrais buts de Maia restent longtemps assez mystérieux car le scénario labyrinthique de Jacques Martin ne révèle que progressivement son caractère et ses buts. L'auteur dévoile son personnage par petites touches et lorsque Maia tombe d'un mur puis semble blessée, le lecteur pourrait penser que cette vieille femme lutte avec beaucoup de peine. Mais ce n'est qu'une apparences !

Les femmes dans l'œuvre de Jacques Martin - Page 4 Fils-s12

La malveillance du personnage apparait en effet peu après ! On apprend d'abord que Maia complote avec le grec Ardélès, puis elle fait assassiner le jeune Zozinos qui avait imprudemment découvert cette connivence. Elle devient alors ignoble et lorsqu'Enak découvre l'enfant qui vient de mourir, on aperçoit aussitôt Maia qui se rapproche silencieusement de lui, la main cachée dans son châle et sans doute prête à poignarder le naïf égyptien. La scène est terrifiante et on sait dès lors à quoi ressemble la nature profonde de cette criminelle. Maia est une créature réellement vile et inquiétante, que l'on a paradoxalement beaucoup de plaisir à détester ! Twisted Evil

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Maia est donc prête à tout pour parvenir à ses fins ! Et c'est ainsi que lorsqu'elle renverse intentionnellement un verre de vin qui était destiné à Galva, on s'interroge aussitôt sur les motifs de cet acte. Cette vieille femme pourrait aussi être une empoisonneuse ? En tout cas, Fulgor en parait d'emblée persuadé et il en découle une conversation menaçante  !

Les femmes dans l'œuvre de Jacques Martin - Page 4 Fils-s14

Fourbe, menteuse, comploteuse, criminelle, empoisonneuse, les qualificatifs péjoratifs ne manquent pas pour définir ce sombre personnage dont Jacques Martin finit tout de même par nous révéler les intentions. Lorsque la petite troupe d'Alix arrive en Gaule cisalpine et que le préfet Livion Spura accueille les fugitifs dans sa luxueuse villa, le héros comprend soudain que cette intrigue n'avait pas d'autre but que d'amener Maia dans un lieu sûr, où elle pourrait sans crainte vendre son fils au plus offrant. Alix se révolte contre ce projet et prend la fuite, tandis que l'ignoble matrone voit son rêve tout proche de se réaliser. Elle peut en effet gagner une grosse somme d'or ! Et elle est prête à nuire à son fils pour acquérir cet or ... peut-on imaginer quelque chose de plus répugnant ?

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Mais il reste encore à découvrir la scène la plus ignominieuse de l'album ! Le soir venu, lors d'un festin sur la terrasse de la villa, Maia, Ardélès, l'envoyé de Pompée et ses sbires, Livion Spura et ses soldats négocient, s'affrontent, se battent puis se massacrent. Alix et ses compagnons arrivent ensuite et découvrent un horrible charnier où (miracle) Spartaculus reste toujours vivant ! Ils l'emmènent très vite loin de ce lieu maudit tandis que le silence se fait ... et Mara apparait à nouveau, toujours aussi avide et féroce. Elle n'a toujours qu'un seul souci : obtenir l'or !

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Rien ne peut donc minimiser notre dégoût de Maia, même pas la splendide page finale où l'on voit la terrible marâtre (qui s'est imprudemment empoisonnée après son triomphe) revenir vers son fils pour qu'il lui vienne en aide. Elle espère encore obtenir un antidote tandis que Spartaculus s'interroge pour sa part sur son identité. Le dialogue est impossible et dans un superbe mouvement synchrone, la mère et le fils se renversent vers l'arrière avec les bras levés. Maia tombe dans le vide tandis que Spartaculus semble implorer le ciel et les deux désespoirs se conjuguent une dernière fois. C'est une scène superbe, dont Jacques Martin fera d'ailleurs la couverture de son album, et le lecteur y trouve un double plaisir : esthétique, bien sûr, mais aussi moral car cet écrasement de Maia nous soulage d'une indubitable colère.

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Il est maintenant temps de s'interroger sur la nature ce terrible personnage féminin, qui est à la fois théâtral et non dénué d'un certain réalisme. Et en découvrant une femme aussi mauvaise, on pourrait bien sûr soupçonner une simple misogynie de l'auteur. Cette idée me semble toutefois un peu trop facile ! S'il fallait chercher une possible preuve de détestation des femmes dans les albums d'Alix, c'est plutôt du côté du sort terrible (et répété) des jeunes filles amoureuses d'Alix qu'il faudrait se concentrer. Avec Maia, Jacques Martin a plutôt cherché à créer un exceptionnel personnage de "méchant". Habituellement, ces "méchants" (j'utilise ce terme très simpliste pour désigner les habituels adversaires d'Alix) sont plutôt des hommes combatifs et implacables mais pour une fois, le rôle est attribué à une femme et c'est sans aucun doute une belle astuce dramatique. Ce qui comptait pour Jacques Martin, ce n'était pas l'éventuel réalisme du caractère de Maia, mais bien le frisson d'horreur que ses excès pouvaient provoquer. Tout cela n'est que du théâtre, pourrait-on dire ! Et Jacques Martin a habilement choisi le parti de l'efficacité.

Et pour redonner à Maia son caractère exceptionnel, rappelons que Jacques Martin a aussi été le créateur de personnages féminins admirables et nuancés, comme Adréa, Lidia ou Saïs, sans oublier d'autres jeunes femmes qui restent encore à présenter dans cette discussion. Le père d'Alix a voulu rompre une certaine monotonie, et en créant cette figure exceptionnelle de marâtre, il a dessiné un bel album vénéneux, qui fait ressortir à dessein la mentalité déjà corrompue des romains au temps de Jules César. C'était d'ailleurs là son principal but en racontant l'histoire du "Fils de Spartacus" et pour cette raison, on peut admettre que la réussite de Jacques Martin a été complète.  Cool


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eleanore-clo

eleanore-clo
grand maître
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J'ai donc découvert Le fils de Spartacus.

L'Histoire n'a, semble-t-il, pas retenu ni le nom de la (des ?) compagne(s) de Spartacus ni celui de son (ses ?) enfants. Heureusement, le cinéma est passé par là ! Et grâce au scénario du péplum de Stanley Kubrick, nous connaissons Varinia, l'amante du gladiateur et la mère de son fils.

Jacques Martin met donc en scène une anti-héroïne et il la pare de tous les défauts. Un point m'étonne. Pourquoi cette femme si cupide a t-elle attendu aussi longtemps pour vendre Spartaculus ? Fallait-il que la rivalité entre César et Pompée s'exacerbe pour que les enchères montent ? C'est un peu étrange car il eut suffit de quérir le richissime Crassus.

Raymond s'est longuement étendu sur les défauts de Maia et on ne peut qu'être d'accord avec son analyse. Je souhaite donc adopter deux autres angles de vue.
Tout d'abord, je propose de s'arrêter sur les qualités de Maia. Son intelligence est remarquable et son plan machiavélique parfaitement conçu. Le personnage fait aussi preuve d'un incroyable magnétisme. Elle a bien évidemment séduit Spartacus, mais aussi Ardélès et Fulgor, et je compte pas l’incroyable ascendant sur son adolescent de fils (l’obéissance des "ados" est proverbiale comme tous les membres du forum le savent très bien  Smile ). Maia est aussi courageuse car prononcer un discours vindicatif sur le Forum est rien moins qu'osé. Finalement, la force de cette héroïne tient aussi à ses grandes qualités qui en font un adversaire redoutable.
Ensuite, avez-vous remarqué que Maia n'agit que rarement par elle-même ? Elle s'appuie sur Alix, Ardélès, Fulgor, etc. Ce pont me semble typique de la République avec des domiseda et des lanifica cantonnées dans la domus. On voit donc qu'il est bien plus facile de combattre à Rome en étant un homme qu'une femme. Partant de là, la ruse devient indispensable pour aboutir à ses fins... Finalement, que reprocher à Maïa ? Qu'elle est cupide et place l'or au dessus de tout ? Mais regardons le célèbre Crassus. L'homme le plus riche de Rome a accumulé une fortune en pratiquant l'esclavage, la spéculation immobilière (les historiens évoquent des incendies très propices), le massacre (l'armée de Spartacus), la prostitution, etc. Finalement, l'héroïne ne serait elle pas simplement à l'image de son temps et le reproche qui lui est fait serait d'être une femme ? Et puis, quand on voit le préfet Livion Spura pratiquer ouvertement la pédophilie et l'empoisonnement, on se dit qu'il y a pire. Bon, mon raisonnement est superbement biaisé, mais reconnaissez que la situation est plus complexe qu'il y paraît  Smile

Revenons en maintenant à la BD. L'intrigue se termine par une interrogation. Spartaculus est-il le fils de Maia ? Cela me semble assez invraisemblable. Les mères indignes n'ont pas cette persévérance dans le vice  boxe2 . Après, Maia a certainement accouché d'un fils. Peut-on en déduire que Spartaculus aurait un frère ? Une idée à suggérer à Valérie Mangin Laughing .

Côté graphisme, j'ai recherché le modèle de Maia. Manifestement, Jacques Martin ne s'est pas inspiré du film de Kubrick et de l'actrice Jean Simmons  deso . Après, on peut imaginer qu'il suffit d'une permanente et le tour est joué  Smile

Les femmes dans l'œuvre de Jacques Martin - Page 4 Spart_11

Les femmes dans l'œuvre de Jacques Martin - Page 4 Spart_12

Enfin, face à l'infamie de Maia, Jacques Martin s'est senti obligé de créer son opposée, ce qui lui a permis d'inventer une nouvelle Alix-girl, Sabina. Et cette deuxième héroïne promet beaucoup. Elle se révèle fidèle, efficace et amicale. Quelques années de plus et nous aurions eu une nouvelle Saïs  Twisted Evil .

Un dernier point m'a marquée dans cet épisode d'Alix : la participation de notre héros au festin (une orgie eut dit Goscinny) organisé par Gaius Curion. Alix, le gaulois, se révèle donc ainsi très romain. Cette dualité et ce déchirement entre deux cultures traversent toute la série. Est-ce que, par hasard, Jacques Martin n'aurait pas mis une part de lui-même dans son héros ? En effet, le maître était français mais a vécu en Belgique puis à cheval entre la Suisse et l'Outre-Quiévrain ? Lui aussi a donc connu le déracinement culturel permanent.

Eléanore

Raymond

Raymond
Admin

Merci de cet intéressant point de vue !   pouce

Tu as en fait bien raison d'élargir le propos et de ne pas te cantonner à la discussion du personnage de Maia. Dans son autobiographie déguisée en art-book, qui s'intitule Avec Alix, Jacques Martin avait clairement défini ses intentions en dessinant l'histoire du Fils de Spartacus. Il voulait particulièrement montrer aux jeunes lecteurs les aspects peu reluisants de la Rome Antique, mais donnons lui plutôt la parole : "Dans cet album, j'ai aussi montré de nouveaux aperçus de ce qu'était la Rome de César. Tout en restant dans les limites qui me sont imposées ,j'ai tenté de faire comprendre que ce n'était pas une ville très reluisante. Le quartier de Suburre, en particulier, était sûrement encore bien moins engageant que ce que je ne l'ai dessiné. La Maxima Cloaca ne desservait que les grands bâtiments publics et dans le reste de la cité, la rue servait d'égout : on y déversait les ordures aussi bien que les excréments."

Quant aux personnages masculins de cette histoire, la plupart d'entre eux sont en effet pervertis ou inquiétants. Il n'y a en effet pas que Maia qui suscite le dégoût et tu as raison de t'attarder sur les défauts des autres protagonistes ! Derrière sa carrière républicaine noble et prestigieuse, le prêteur urbain Gaius Curion organise hélas des orgies tout à fait immorales. Il y a par ailleurs dans ce récit le brutal et imposant Fulgor, qui ressemble par certains côtés à un simple bandit, le grec Ardélès, qui est un assassin aussi fourbe que vénal, et le préfet officiellement pédophile Livion Spura, qui s'intéresse à Spartaculus pour des motifs assez peu honorables. Je me suis attardé sur le personnage de Maia puisque l'on parle dans ce sujet des femmes dans l'œuvre de Jacques Martin, mais elle est bien sûr le produit de son époque.

Mais pourquoi Maia a t-elle attendu aussi longtemps avant de vendre son fils au plus offrant ? On peut imaginer diverses hypothèses, comme par exemple l'espoir initial de Maia que Spartaculus reprendrait la lutte de son père. Une fois arrivé à l'âge adulte, une évidence finit hélas par s'imposer : ce fils n'est pas un vrai combattant et il ne permettra jamais à sa mère de grimper dans l'échelle sociale. Cette dernière n'a alors plus qu'à le vendre, en guise de compensation, pour en retirer au moins beaucoup d'argent ?

Jacques Martin semble suggérer en dernière page l'idée que Spartaculus n'est pas vraiment le fils de Maia et même si cela pourrait expliquer son attitude, cette idée ne m'a pas trop intéressé. Même si elle n'est pas sa vraie mère, Maia semble s'être occupée de Spartaculus pendant son enfance et sa manière de s'en débarrasser après une longue vie commune reste absolument répugnante. Rien ne peut excuser à mon avis cette absence totale de sentiments ! Cette froideur et cette malveillance calculatrice font partie des péchés ultimes, ceux que l'on ne peut jamais pardonner.

Quant aux qualités de Maia (intelligence, énergie, voir même un certain charisme qui lui permet de fasciner les hommes), elles ne font à mon avis qu'amplifier la répulsion que l'on peut avoir pour ce personnage. Il est est de même pour le fameux Arbacès qui utilise son aisance dans la société et ses multiples talents pour accomplir d'ignobles forfaits. Ses indiscutables qualités sont mises au service du mal et ... cela ne peut susciter que de la colère.

Et puis il y a Sabina, c'est vrai, mais j'en parlerai demain !  Wink


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Raymond

Raymond
Admin

Il faut l'avouer, je n'avais pas prévu de parler ici de la petite Sabina mais ... au fond pourquoi pas ?   Wink

C'est une sympathique petite servante qui décide spontanément de venir en aide à Alix et Enak à la fin du "Fils de Spartacus", après que ces derniers se soient enfuis de la villa de Livion Spura. Elle n'est au départ pas sentimentalement attirée par Alix et lui vient plutôt en aide parce que ce dernier essaie de défendre Spartaculus. Alix se place en effet comme un allié des esclaves.

Les femmes dans l'œuvre de Jacques Martin - Page 4 Fils-s20

Elle est intelligente et intervient de façon opportune pour aider Alix, puisqu'elle lui donne à manger avant de le reconduire plus tard, vers la villa à travers un souterrain. Alix y trouvera alors des alliés, à savoir des esclaves qui veulent sauver Spartaculus.

Après avoir libéré Spartaculus, Alix dit adieu à Sabina et il ne la reverra jamais, malgré sa promesse !

Les femmes dans l'œuvre de Jacques Martin - Page 4 Fils-s21

Cette adolescente sympathique se retrouve très triste après le départ d'Alix. Serait-elle malgré tout un peu amoureuse ? Cela me semble évident mais on va encore penser que je suis obsédé. Wink

Elle ne réapparait en tout cas plus du tout dans les albums suivants. Je suppose que cette gentille fillette n'a pas énormément intéressé Jacques Martin et on pourrait effectivement la voir comme une "Alix girl de plus".


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eleanore-clo

eleanore-clo
grand maître
grand maître

Bonsoir Raymond

Vus n'allez pas en croire vos yeux. Mais oui ! Roulement de tambours. Fanfare mugissante. Et donc, je suis heureuse d'écrire que je suis totalement d'accord avec vous Smile .
Oui, Sabina est amoureuse d'Alix, un amour d'adolescente c'est certain, mais un amour quand même.

Eléanore

Raymond

Raymond
Admin

L'année commence bien, alors ! Very Happy

Le prochain album analysé sera les Portes de l'Enfer, le tome 5 de Lefranc. J'en parlerai au milieu de la semaine prochaine, pour donner un peu de temps (éventuel) à d'autres intervenants. Wink


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Raymond

Raymond
Admin

En 1977, après une longue attente, la cinquième aventure de Lefranc apparait dans le journal Tintin. Elle est dessinée par Gilles Chaillet et s'intitule les Portes de l'Enfer. S'articulant autour de plusieurs thèmes (crainte alors très répandue d'une apocalypse nucléaire, répulsion tout aussi répandue du culte de Satan, vengeance tardive d'un meurtre commis au Moyen-Âge), cette histoire inhabituelle m'avait à l'époque un peu décontenancé et je n'y avais pas accordé beaucoup d'intérêt. Mais c'est aujourd'hui le genre d'album que j'ai du plaisir à relire.    Very Happy  

Remarquons d'emblée que les femmes jouent un rôle important dans cette aventure ... même si elles est sont plutôt spéciales puisque ce sont des sorcières. Décidément, Jacques Martin est incapable de rester dans la banalité !  Smile

Ces femmes, ce sont d'abord une vieille bergère un peu bougonne, nommée Laura Lane, qui vit assez isolée dans la montagne avec sa petite fille. Cette dernière est elle aussi un peu sorcière, même si son caractère n'est pas encore bien défini. La petite se nomme Lisa et c'est elle qui fait connaissance avec Lefranc et Jeanjean, juste après qu'ils aient été victime d'un accident d'avion. L'apparence de Lisa n'a à priori rien de suspect et on lui donnerait le Bon Dieu sans confession.

Les femmes dans l'œuvre de Jacques Martin - Page 4 Portes10

La petite amène donc les deux héros accidentés chez sa grand-mère et celle-ci se comporte tout de suite d'une manière autoritaire et avisée. Une mystérieuse catastrophe survient en effet, et Laura Lane sait immédiatement ce qu'il faut faire pour survivre. Elle semble avoir tout prévu et possède d'étonnantes ressources, en emmenant par exemple Lefranc et Jeanjean dans les profondeurs de la montagnes, au delà des "Portes de l'Enfer". Par certains cotés, cette curieuse grand-mère pourrait presque faire penser à Jacques Martin.   Cool

Les femmes dans l'œuvre de Jacques Martin - Page 4 Portes11

Plusieurs catastrophes surviennent, donc, dans une ambiance de fin du monde et on se demande alors si Lefranc, Jeanjean et les deux femmes ne vont pas être les derniers survivants humains sur terre ? La petite Lisa y pense elle aussi, assez finement d'ailleurs, et elle s'amuse avec malice à questionner Lefranc sur ce sujet. Le héros apparait bien emprunté face à cette vivacité féminine qui ne manque pas de clairvoyance.

Les femmes dans l'œuvre de Jacques Martin - Page 4 Portes12

Les deux sorcières ont donc des qualités peu communes mais il faut relever que ce "portrait de deux sorcières" (car cela semble presque être le but du récit) reste d'une remarquable objectivité. Jacques Martin évite toute posture moraliste ou rationalisante, et il cherche plutôt à emmener le lecteur vers une sorte d'imaginaire un peu fantastique. Et c'est alors que Laura Lane raconte l'histoire de son aïeule prénommée Louise, qui vivait au temps du Moyen-Âge dans la même demeure. Elle était devenue contre son gré une sorcière consacrée au culte de Satan et cette belle séquence historique est spectaculairement dessinée par le duo Martin/Chaillet. Le récit fantastique prend alors brièvement la dimension d'une vieille légende !

Les femmes dans l'œuvre de Jacques Martin - Page 4 Portes13

Le jeune amoureux de Louise périt ensuite dans un bûcher et cette dernière se révolte contre le représentant de Satan. Elle le défie avec hardiesse avec un brandon flamboyant et cet acte correspond en fait à une véritable déclaration de guerre. Cette révolte contre le diable se répercutera ensuite sur la destinée de ses descendantes, car elles seront condamnées à vivre dans une relative clandestinité.

Les femmes dans l'œuvre de Jacques Martin - Page 4 Portes14

L'intrigue de Jacques Martin n'est donc pas simple, mais elle pourrait finalement se résumer ainsi : deux "gentilles" sorcières mènent un ultime combat contre un "méchant" militaire français qui est un suppôt de Satan. Ce général possède le pouvoir d'utiliser des armes atomiques et il les emploie avec sauvagerie, mais Laura Lane finit tout de même par l'emporter lors d'une dernière et dramatique incantation. Seulement voilà : le conflit est-il vraiment terminé après cela ? Rien n'est moins sûr, si on donne de l'importance à l'explosion qui survient en dernière page. Satan n'est-il pas au fond éternel ?

Les femmes dans l'œuvre de Jacques Martin - Page 4 Portes15

Elles sont sinon bien gentilles, ces deux (ou plutôt trois) sorcières qui luttent pour la défense du bien dans un monde masculin et violent ! Jacques Martin semble plutôt les apprécier et on pourrait presque en déduire que Les Portes de l'Enfer est une histoire féministe ... mais je m'avance un peu trop. Ce n'est bien sûr pas à moi de juger de cet aspect et je pense qu'eleanore se fera un plaisir d'y apporter son propre point de vue. Il faut en tout cas admettre que Lefranc reste un simple spectateur dans cette histoire tortueuse qu'il n'a jamais vraiment comprise. Il est vrai aussi que Lefranc n'est qu'un simple journaliste mâle !  Wink

C'est en tout cas intéressant de relire cet album un peu paradoxal ! Mais Jacques Martin avait-il vraiment conscience de ce qu'il racontait ?  king


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eleanore-clo

eleanore-clo
grand maître
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Bonjour

Les femmes sont effectivement à l'honneur dans cette BD et elles ne meurent pas à la toute fin de l'histoire, une fois n'est pas coutume !

Je vous propose de partir de la chronique de notre cher Raymond, puis d'étendre mon propos à diverses spéculations.

Tout d'abord donc, le message ci-dessus mentionne deux voire trois sorcières. On peut effectivement s'interroger sur l'habileté incantatoire de Louise. On peut aussi s'interroger sur la dualité de Louise et Laura. Avez-vous remarqué que Laura parle du passé avec beaucoup de précision ? Aucun détail n'est passé sous silence, ce qui est impossible dans le cas d'une transmission orale de récits, de mère à fille, s'étendant sur plusieurs centaines d'années. Et puis, Laura se déplace avec assurance et sans hésitation dans le labyrinthe des grottes, ce qui suppose qu'elle a emprunté ce chemin maintes et maintes fois, depuis fort longtemps. Je m'interroge donc. Est-ce que les connaissances ésotériques acquises par Louise ne lui auraient pas permis de vieillir lentement, très lentement, et de devenir ainsi Laura ? Et puis, les prénoms des deux héroïnes commencent tous les deux par L. La coïncidence est troublante. D'autant plus que Jacques Martin a mis le fantastique à l'honneur dans cette BD. Et le mariage de Louise avec un sculpteur de pierre qui lui aurait appris les rudiments de l'alchimie corrobore cette vision. J'imagine bien volontiers qu'après des années et des années de travaux acharnés, notre héroïne ait fini par trouver la pierre philosophale. Et qui dit pierre philosophale dit élixir de longue vie... Partant de là, les affaires du mari prêtées à Lefranc ne seraient que des leurres, destinés à tenir le journaliste éloigné d'une vérité quelque peu dérangeante.
Pour changer de paradigme et pour en venir à la sémantique, le mot "sorcière" est-il adéquat ? En effet, celui-ci porte une connotation négative. Or toute l’œuvre nous montre des femmes généreuses, accueillantes, secourables, courageuses et défiant le mal. Je proposerais donc de parler de mages, d'enchanteresses ou encore de thaumaturges.

Après cette (première) supputation, je propose d'en revenir à la jeunesse de Louise/Laura.  Elle nous est initialement dépeinte comme une jeune paysanne, un peu quelconque. Et elle va pourtant être doublement élue, par un jeune chevalier et par Satan. Ce double choix nous démontre que l'héroïne possède beaucoup de charme et d’intelligence, et que sa personnalité est remarquable. D'ailleurs, les deux "camps" ne se sont pas trompés et la suite de l'intrigue nous démontre de manière éclatante la force morale de Louise. Le rituel satanique ne la corrompt pas. Et lorsque le terrible spectacle de son amant brûlant sur le bûcher lui ouvre les yeux, elle n'hésite pas à attaquer l'incarnation du Malin. Notre héroïne est donc courageuse. Et son étude de l'alchimie témoigne d'une vive intelligence. Nous sommes au Moyen Âge, ne l'oublions pas. A cette époque, les femmes n'étudient pas. Elles sont d'ailleurs exclues des universités françaises et celles osant braver l'interdit en pratiquant un art enseigné et réservé aux hommes sont condamnées, comme l'illustre le procès de Jacoba Felice en 1322 (https://fr.wikipedia.org/wiki/Jacqueline_F%C3%A9licie_de_Almania). N'oublions pas aussi que l'enseignement secondaire public ne deviendra accessible aux femmes qu'en 1880 (https://fr.wikipedia.org/wiki/Lyc%C3%A9e_de_jeunes_filles). Bref, cette parenthèse démontre la personnalité hors-norme de Louise. Le scénariste nous offre donc une belle héroïne.

Regardons maintenant Laura. Elle vit en anachorète et élève seule sa petite fille Lisa. Non sans une sagesse paysanne d'ailleurs, comme l'illustre la confection quelque peu humoristique des manteaux en peau de mouton.
Physiquement, Raymond, dans le sujet relatif aux Portes de l'enfer (https://lectraymond.forumactif.com/t120-les-portes-de-l-enfer), souligne sa ressemblance avec Jacques Martin. Un beau clin d’œil. D'autant plus que la vielle femme semble un peu bougonne et autoritaire. Je n'ai jamais connu le maître mais, en lisant tous les commentaires déposés sur le forum, ces deux traits de personnalité ne le caractérisent-t-ils pas ? Enfin, Laura se plaint de sa vue en page 21. Qu'en penser ? Une prémonition ou une confidence de l'auteur sur une maladie naissante qu'il ne révélera qu'en 1991 ?
Autoritaire ne veut d'ailleurs pas dire autocratique car on assiste à des débats démocratiques dans la petite communauté formée par Lefranc, Jeanjean, Laura et Lisa, notamment celui relatif à la sortie du refuge. Et on voit bien que le journaliste arrive à faire partager ses idées.
Au final, Laura est aussi une belle personnalité. Et l'ultime pirouette de la narration dans laquelle la vieille femme a l’amabilité de rassurer Lefranc sur son sort et celui de Lisa témoigne de la noblesse de son âme.

Je souhaite maintenant aborder le lien entre Laura et Lisa. Le scénario nous présente la dernière comme la petite fille de la première. Or, qui dire grand-mère dit père et surtout mère dans le cas présent. Et celle-ci est curieusement absente... Il est bien surprenant qu'une adulte ait disparu dans ce coin reculé et normalement paisible de la montagne. Du coup, je vais formuler une nouvelle hypothèse, hypothèse ayant aussi le mérite d'expliquer un autre point abscons de l'intrigue : la réaction instantanée et adaptée de Laura face aux avions. On pourrait imaginer une obscure prescience. Et bien non ! Le choix de l'héroïne est en effet logique et dicté par l'expérience. Je vous propose donc d'imaginer un combat multiséculaire entre les forces du bien et celles du mal, entre Louise/Laura et les différentes incarnations de Satan à travers le mystérieux personnage de Demalez. Partant de là, le drame dans lequel Lefranc est plongé n'est que la répétition d'autres, s'étant reproduits à maintes reprises depuis le Moyen Âge. Et il devient logique que la mère de Lisa ait été tuée durant un combat précédent, et ce par les dangereuses et mystérieuses brumes que Laura ne connait que trop bien.

Voilà pour mon premier retour. J'espère que mes supputations vous ont intéressés et ne vous ont pas trop stupéfiés. Je ne sais pas si le maître les aurait traitées de billevesées ou agréées ? Mais ne dit-on pas qu'un ouvrage appartient à ses lecteurs une fois paru ? Et puis, la magnifique conclusion du message de Raymond ouvre toutes les portes : Jacques Martin avait-il vraiment conscience de ce qu'il racontait ?

En tout cas, j’aborderai Lisa dans mon prochain billet. Sur un site consacré à Jacques Martin, vous serez tous d'accord avec moi qu'il faut un peu de suspens  Laughing

Eléanore

Raymond

Raymond
Admin

Deux ou trois sorcières ? Je dirais pour ma part plutôt trois, et même probablement bien plus (il doit y avoir également des sorciers) pendant tous ces siècles, car l'histoire de la pierre philosophale reste bien hypothétique (personne n'a d'ailleurs jamais prouvé qu'elle existe).  scratch  Laura Lane raconte bien sûr tout ce qui est arrivé à son aïeule en donnant beaucoup de détails précis mais c'est généralement de cette manière que son rapportées toutes les légendes. Ce n'est pas une "anomalie" nécessitant une interprétation spéciale. Et puis, un bon narrateur (ou une bonne narratrice) ne se prive jamais d'ajouter sa petite sauce au récit initial, afin que la chose devienne tout à fait convaincante. Quant à l'habileté incantatoire de Laura Lane , je suppose qu'une magicienne de 60 à 70 ans a bénéficié de suffisamment de temps pour s'entraîner et acquérir de solides pouvoirs paranormaux. Cette explication reste à mon avis la plus probable.

Louise et Laura sont donc deux femme différentes qui appartiennent à la même famille. Je suis d'accord que Louise fait preuve de beaucoup de caractère et il me semble logique d'en déduire que cette particularité (ainsi que ses dons divinatoires) se sont transmis à ses descendants (es). Jacques Martin s'est peut-être un peu identifié à cette femme qui lutte contre Satan (de même qu'il devait s'identifier facilement avec d'autres personnages du récit) mais la ressemblance physique (qui n'est d'ailleurs pas constante dans l'album)  n'est pas nécessairement volontaire, de la part du dessinateur. On retrouve là une question qui a déjà été discutée dans le Prince du Nil. Le dessin "martinien" de Chaillet possède des caractéristiques qui se répètent dans les visages de ses différents personnages, et il n'est probablement pas complètement maîtrisé. Rappelons que les Portes de l'Enfer fût le premier véritable album de BD publié par Gilles Chaillet, et qu'il était donc encore en train d'apprendre son métier.

Sinon, je suis bien d'accord que le combat de Laura contre le représentant de Satan n'est probablement qu'un "épisode de plus" au cours d'une longue lutte. J'ajouterai que celle-ci n'est probablement pas terminée et même qu'elle ne terminera jamais, du moins tant que les descendants de Louise Lane continueront d'avoir des enfants. Very Happy


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eleanore-clo

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grand maître
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Bonjour

Je propose de poursuivre mon analyse de la place des femmes dans Les portes de l'enfer. Notre cher Raymond n'a pas été séduit par ma théorie complotiste relative à la dualité Louisa/Laura. Je crains donc qu'il ne soit pas non plus séduit par ma nouvelle spéculation relative à Lisa  Smile .  Et pourtant je dispose d'informations de première main, cachées dans un codicille du célèbre et bien réel testament de M.Pump. Quelle est donc la parentèle de la jeune femme ? Et bien, son frère est Mao Zedong, son cousin Nelson Mandela et son frère Napoléon. Ces données on ne peut plus véridiques sont aussi sur tous les bons réseaux sociaux Laughing
Bon, soyons sérieuse  Very Happy Avez-vous remarqué que le prénom de Lisa commence aussi par la lettre L ? Louise, Laura, Lisa, que de ressemblances ! Et puis, en faisant abstraction des habits, avez-vous constaté que Louise et Lisa se ressemblent beaucoup ? Ce qui est fort étrange pour une filiation lointaine, courant sur de nombreuses générations. Après, on pourrait imaginer que Gilles Chaillet ait choisi la voie d'une certaine facilité. Qu'en pensent les membres du forum l'ayant connu ? Cela semble vraiment peu probable. Enfin, et Raymond l'a remarqué, Lisa tient des propos d'une grande maturité. Ses idées relatives à un mariage avec Jeanjean ou Lefranc, traduisent un immense pragmatisme bien au-delà de la simple vivacité d'esprit.
Bref, Lisa nous cache-t-elle aussi un secret ?
J'en viens donc à une nouvelle spéculation : Lisa serait la petite-fille de Louise et du jeune chevalier, Luc d'Oste. Et son âge apparent est celui qu'elle avait lorsque sa grand-mère a trouvé la pierre philosophale et l’élixir de vie. Partant de là, il est normal que la jeune fille ressemble à sa lointaine ancêtre qui n'est du coup pas si lointaine que cela  Smile  Et son expérience de la vie, forgée par une longue existence, se traduit dans ses propos. Et on peut dès lors porter un autre regard sur les propos matrimoniaux de la jeune femme. Jeanjean ou surtout Lefranc deviendraient le lointain successeur de Luc d'Oste. La boucle serait bouclée.

Bon, arrêtons là les supputations et revenons en à la réalité. Dans mon dernier billet, j'ai évoqué l'ouverture de l’enseignement public aux femmes. Ce jour, je vous propose de parler des sorcières dans la BD. Jacques Martin, auteur spécialisé dans la BD historique, grand créateur d'aventures contemporaines, a mis en scène des thaumaturges. Est-ce courant ? Après un rapide balayage de la BD franco-belge, on découvre que ce n'est pas si fréquent  scratch . Voici une liste de références célèbres, extraites de ma bibliothèque et que vous pouvez bien évidemment compléter.... Peyo, dans Johan et Pirlouit et plus précisément dans Le Maître de Roucybeuf et La Guerre des sept Fontaines, a ainsi créé le personnage de Rachel. Je retiens de ces deux aventures le physique ingrat de la thaumaturge et le vin merveilleux qui plonge Pirlouit dans un fou-rire inextinguible. Plus près de nous, Arleston, dans Lanfeust de Troy, met en scène deux très belles femmes, l'apparemment sérieuse Ci'An, et l’apparemment superficielle, Cixi. Et bien évidemment, aucune des deux héroïnes n'est vraiment ce qu'elle parait être... Ainsi, je garde bien en mémoire la transformation de Cixi en une justicière anonyme prête à tous les risques pour faire chuter le tyran pouce, un Zorro féminin en quelque sorte. Et tout récemment, dans Ténébreuse, Hubert a conté les aventures d'Iseln dont les prodigieux talents magiques apparaissent terrifiants.
Et côté littérature ? Et bien la série Harry Potter nous présente toute une galerie de magiciennes dont Ginny Weasley, la future épouse du héros, et surtout Hermione Granger, la plus brillante de toutes. Et puis, pour rester dans le monde des superproductions cinématographiques, on peut aussi citer Galadriel, la reine elfe du Seigneur des Anneaux.

Les thaumaturges doivent-elles être cantonnées à la fiction ? Et bien non  Smile . L'histoire de France fait état de destins extraordinaires. La personnalité la plus célèbre est bien évidemment Jeanne d'Arc qui fut condamnée et brûlée vive pour sorcellerie (https://www.nationalgeographic.fr/histoire/jeanne-darc-recit-dun-proces-truque). Côté satanisme, Mme de Montespan, l'amante de Louis XIV, a participé à des messes noires, d'ailleurs sans être inquiétée (https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89tienne_Guibourg).

Voilà, voili, voilou. J'espère que ce long mot vous a intéressé ?

Eléanore

Raymond

Raymond
Admin

Dès que l'on parle de sorcières, il y a un certain nombre de représentations naïves et toutes faites qui s'imposent inconsciemment : méchanceté, pouvoirs étranges, vol dans les airs (sur un ballet), laideur (la sorcière de Blanche Neige) ou beauté surnaturelle, disparitions soudaines, et j'en passe. Mais dans la réalité, ces femmes du Moyen Âge qui étaient désignées comme sorcières n'étaient bien souvent que de simples guérisseuses, pleines de bonne volonté, qui utilisaient des plantes ou de vieilles recettes pour soigner le peuple et qui étaient finalement victimes de l'ignorance et de la stupidité des prêtres. C'est une vérité que l'on oublie un peu.

Jacques Martin reste quant à lui d'une remarquable neutralité et il évite les affirmations imprudentes. Laura et Lisa Lane ne sont jamais étiquetées comme des sorcières (c'est moi qui les ai définies comme telles) et le lecteur découvre simplement des femmes un peu marginales, qui possèdent des connaissances étranges et qui veulent lutter contre le Diable. On imagine alors spontanément qu'elles possèdent des pouvoirs magiques mais on pourrait aussi trouver des explications rationnelles aux événements qui se succèdent. On pourrait par exemple postuler que les explosions et le nuage nucléaire sont simplement le résultat d'une erreur militaire. Il n'y a pas vraiment besoin d'une explication surnaturelle pour expliquer cette aventure de Lefranc et ces femmes isolées dans la montagne sont peut-être simplement trop superstitieuses !

J'ai bien aimé les films d'Harry Potter (que j'ai vu grâce à mes filles) mais ces histoires de sorciers (ères) sont quand même de la pure fantaisie et les films sont totalement invraisemblables. On y trouve un bric-à-brac de croyances et de pouvoirs qu'il vaut mieux ne pas prendre au sérieux. Il faut avant tout voir ces films avec humour et mes filles ont d'ailleurs tout de suite compris cela, alors qu'elles n'avait que 8 et 10 ans. Il en est de même pour les sorcières dans la bande dessinée. Je ne me suis pas amusé à chercher combien de sorcières il y a eu dans la BD mais on peut à mon avis en trouver des masses. Tiens, on pourrait en faire un sujet ?   Wink

En tout cas, les "sorcières" de Jacques Martin ne sont pas comme les autres et il faut le féliciter pour ça ! Il nous laisse la possibilité de les considérer comme de simples femmes marginales, qui n'ont pas beaucoup évolué depuis le Moyen-Âge, et il nous offre ainsi deux lectures possibles des "Portes de l'Enfer". C'est un des charmes de l'album.


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Raymond

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Admin

Paru en 1976 dans le journal Tintin, le Spectre de Carthage est une belle aventure complexe et cruelle que je relis de temps en temps sans jamais me lasser, car cet album soulève diverses interrogations qui ne trouvent pas toujours de réponse claire.

Pour ce qui concerne la place des femmes dans ce livre, on réalise très vite qu'il existe un certain paradoxe. Dans l'absolu, cette BD est une sorte d'hommage dessiné à "Salammbô", le fameux roman de Gustave Flaubert, car on y trouve une constante vénération pour la grande prêtresse de Carthage. Son souvenir plane en effet dans les mémoires des protagonistes tout au long de l'album mais, curieusement, elle n'y apparait que très peu. L'album n'offre en fait qu'une seule belle image (mais quelle image !) de Salammbô, lorsque Zaïn, un vieux carthaginois mourant, décrit à Alix sa beauté, sa fierté, sa rigueur et son charisme. Il y a toutefois une omniprésence invisible de Salammbô dans cette  BD, qui devient un hymne dédié à cette femme, même si elle est irréelle !

Les femmes dans l'œuvre de Jacques Martin - Page 4 Spectr17

En face d'elle, il y a la petite prêtresse Samthô qui essaie vainement d'être digne de son modèle. Elle est plus touchante que belle et rêve de s'échapper du souterrain rempli de "lampes fumeuses" où elle passe toutes ses journées. Elle recueille un jour Alix qui est accidentellement tombé dans le repère des conspirateurs carthaginois et le héros lui fait alors un numéro de charme inhabituel. C'est en effet la seule fois que l'on découvre Alix dans le rôle crapuleux du séducteur qui fait de belles promesses ... qu'il ne tiendra pas ! Mais quelle était l'intention de Jacques Martin ? Peut-être avait-il envie de prendre un peu de distance avec son personnage ?    confused

Les femmes dans l'œuvre de Jacques Martin - Page 4 Spectr18

En fait, Alix est surtout préoccupé par l'enquête qu'il mène à Carthage ainsi que par le sort d'Enak, lui aussi en danger. Il ne garde donc pas longtemps son apparence séductrice et décide de s'enfuir de la chambre de Samthô, où il n'est pas en sécurité. Alix annonce aussitôt cette intention de retrouver Enak et Samthô s'exclame : " il est donc si important ! Tu n'as que ce nom à la bouche". Tiens donc ! C'est un dialogue que l'on a déjà entendu ailleurs.   Wink

Les femmes dans l'œuvre de Jacques Martin - Page 4 Spectr19

Alix n'éprouve donc aucune affection pour Samthô tandis que cette dernière est irrésistiblement attirée par ce beau jeune homme, qui pourrait lui permettre d'échapper à son triste destin de prêtresse. Et le départ précipité d'Alix entraîne Samthô dans une sorte de tourbillon qu'elle ne peut plus contrôler. "Attends moi" crie t-elle à Alix qui ne manifeste aucun égard envers elle, et cette scène est dramatique ! Un accident survient peu après et il entraîne la mort de Samthô. Mais Alix n'en est-il pas un peu responsable ?

Les femmes dans l'œuvre de Jacques Martin - Page 4 Spectr20

Reconnaissons le, Alix n'a pas un beau rôle dans cette aventure ! On peut même admettre qu'il se comporte comme un vulgaire "macho" avec la jeune et innocente Samthô qui, de son côté, est subjuguée par ce héros qui semble tomber du ciel. C'est probablement le seul album dans lequel Alix se comporte d'une façon incorrecte. Le lecteur pourrait certes lui accorder quelques circonstances atténuantes : le jeune romain est en effet en train de lutter contre un ennemi dangereux et invisible et il craint par ailleurs pour sa vie. Préoccupé par les manœuvres de ses adversaires, Alix n'accorde pas beaucoup d'attention aux besoins de la jeune prêtresse, qu'il ne fréquente d'ailleurs que peu de temps. Cependant, tout ceci ne le disculpe pas et le héros perd beaucoup de son prestige après son lâche abandon d'une jeune fille en détresse. Cette aventure carthaginoise n'est décidément pas comme les autres et on entrevoit pour la première fois la "face sombre" d'Alix, qui n'est pas très sympathique.

La place des femmes est finalement double dans le Spectre de Carthage : il y a d'une part la femme idéale (Salammbô) que l'on ne voit pas et qu'on adule, et d'autre part la femme de tous les jours (Samthô) que l'on regarde peu et que l'on dédaigne franchement. Cela équivaut un peu au regard d'un macho sur le monde féminin et ce n'est pas une considération réjouissante, même si ce phénomène est hélas très fréquent chez les hommes. Remarquons toutefois que ce n'est pas la position habituelle de Jacques Martin dans ses albums, car "le maître" se permettait d'adopter des attitudes très changeantes d'une œuvre à l'autre, que ce soit par rapport aux femmes ou par rapport à la politique. On peut y voir là une posture d'artiste !

La lecture des aventures suivantes d'Alix ne pourra bien sûr que nous confirmer cette tendance capricieuse vis-à-vis des femmes.  Wink



Dernière édition par Raymond le Jeu 13 Jan - 17:39, édité 1 fois


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Jacques Martin, en juxtaposant les références, celles de ses scénarios (L'île maudite,  La griffe noire, Le tombeau étrusque) et celles du chef d'œuvre de Flaubert, s'inscrit dans la continuité du romancier. De ce fait, il devient tentant de comparer Le spectre de Carthage et Salammbô, et plus particulièrement de confronter les héroïnes. L'exercice est d'autant plus riche que les œuvres s'imbriquent avec Salammbô doublement présente, chez Martin et chez Flaubert  Smile .

Commençons tout simplement par les prénoms des deux personnages. La fille du général Hamilcar s'appelle Salammbô et la fille du devin Zaïn Samthô. Les deux prénoms commencent tous les deux par la lettre S et se terminent tous les deux par un O accentué. La sonorité est donc voisine, d'autant plus que la lettre M se retrouve de part et d'autre. On peut aussi remarquer que Salammbô a une syllabe de plus que Samthô. Faut-il y voir un signe de grandeur pour le personnage s'appelant ainsi ? Côté étymologie, et selon le centre Flaubert de l'université de Rouen, Salammbô serait une déformation grecque de Shalambaal, l'image de Baal. Samthô semble lui une pure invention de Jacques Martin. Quoiqu'il en soit, le prénom apparaît juste. Il apporte une altérité exotique et historique parfaite.

Les deux héroïnes ont donc des prénoms voisins et, de plus, le maître choisit de les dessiner ressemblantes. Elles sont représentées au même âge, à quelques années près. Leurs carnations, mate pour Salammbô et brun foncé pour Samthô, diffèrent à peine. Et les deux jeunes femmes ont les cheveux mi-longs. Côté parures, les deux carthaginoises portent avec aisance de magnifiques tenues cérémoniales. En fait, seules les expressions des visages s'opposent. La fille d'Hamilcar semble sûre d'elle même et profondément hautaine. A contrario, la petite fille de Zaïn affiche une perpétuelle tristesse, comme si sa réclusion dans les souterrains du palais des Barcacides avait détruit toute joie en elle.

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                          Salammbô                                          Samthô
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                              Samthô

Les positions sociales des deux héroïnes s'opposent. Salammbô vit dans la lumière, sous le regard de tous. Fille d'Hamilcar, grande prêtresse de Tanit, son destin est celui d'un mariage politique, en vue de consolider telle ou telle alliance. A contrario, Samthô vit dans l'ombre. Modeste officiante dans une citée secrète, elle n'a pas l'aura de sa devancière. Du fait de la troisième guerre punique, Carthage vit désormais sous la férule romaine et ses dirigeants se terrent. Partant de là, Samthô rêve de jour et de liberté.
Les deux femmes vont pourtant faire des choix voisins. Salammbô va aimer Mathô, le chef des mercenaires menaçant Carthage. Et Samthô va aimer Alix, l'adversaire de Brutus et d'Eschoum.
Leur différence reparaît lorsqu'elles sont confrontées à un choix cornélien, l'amour ou la religion ? Si l'héroïne de Flaubert arrive à réconcilier les deux voies, en allant reprendre aux envahisseurs le voile sacré de la déesse, celle de Martin commet le sacrilège suprême en offrant la relique à un étranger. Comment interpréter cette discordance ? Certes, après que Scipion Émilien ait rasé la ville punique, la religion carthaginoise décline et le respect de ses dogmes s'impose moins. Néanmoins, j'y vois autre chose, la patte de Jacques Martin. Les valeurs positives sont principalement monopolisées par Alix. Et les décision et sort des femmes ne peuvent qu'être pathétiques.

Peut-on comparer Mathô et Alix ? Hum. Notre héros risque d'en pâtir car son comportement est rien moins que trouble. Si le chef des mercenaires libyens tombe sous le charme de Salammbô, le gaulois abuse de l'amour un peu naïf de Samthô pour lui arracher sa délivrance. La main d'Alix dans la vignette ci-dessous est rien moins que manipulatrice et prédatrice.

Les femmes dans l'œuvre de Jacques Martin - Page 4 Samto10

Par ailleurs, leurs physiques les séparent. Lisons Flaubert : "De l’autre côté des tables se tenait un Libyen de taille colossale et à courts cheveux noirs frisés.". Or, Alix est fin et de petite taille. Et ses cheveux sont blonds !

Enfin, le destin des deux jeunes femmes sera tragique, prématurément brisé par le voile sacré. Mathô le dérobe, ce qui lui vaut d'être sacrifié à la déesse. Et Salammbô est tellement bouleversée par la cérémonie qu'elle en meurt. Quant à Samthô, elle tombe mortellement d'une échelle en convoyant l'objet sacré. Jacques Martin avait mis en scène une statue maléfique dans Le dieu sauvage.  Il fait ici de même avec la relique.

Au final, les deux héroïnes se ressemblent donc beaucoup. Nul doute que Jacques Martin ait voulu créer sa Salammbô, une route qu'empruntera Philippe Druillet quelques années plus tard avec les tomes 5 à 7 des aventures de Lone Sloane. Malheureusement pour elle, Samthô cumule les handicaps. Construite sur le modèle flaubertien, et Alix-girl de cet opus, son destin ne pouvait qu'être tragique. On peut juste reprocher au maître d'accorder une fin rapide et peu glorieuse à une héroïne qui eut pu transcender tout le livre. Certes le vol sacrilège de la relique imposait une sanction immédiate et infâme. Certes, comme le signale si bien Raymond, le rôle d'acteur majeur, de compagnon d'Alix est réservé au boulet Enak. Mais néanmoins, la personnalité de Samthô est attachante. Elle se démarque de son illustre modèle et trace sa propre route, celle d'une normalité voulue. Moins singulière que la fille d'Hamilcar, la petite fille de Zaïn affiche davantage son humanité. Elle nous est donc plus proche que la princesse. Et je confie regretter que Jacques Martin ne lui ait consacré que six pages. Par exemple, on eut pu imaginer que la prêtresse s'oppose ouvertement à Brutus, dans la logique de l'éternel conflit entre le pouvoir politique et le pouvoir religieux. Mais ce n'est pas la voie choisie par le maître : vox scriptoris vox dei  Smile

Je vais maintenant laisser la conclusion de ce long message à Flaubert et vous invite à lire, pour le plaisir, trois extraits de Salammbô :
1) le célébrissime incipit :
C'était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d'Hamilcar.
2) la première apparition de Salammbô :
Le palais s’éclaira d’un seul coup à sa plus haute terrasse, la porte du milieu s’ouvrit ; et une femme, la fille d’Hamilcar elle-même, couverte de vêtements noirs, apparut sur le seuil. Elle descendit le premier escalier qui longeait obliquement le premier étage, puis le second, le troisième, et elle s’arrêta sur la dernière terrasse, au haut de l’escalier des galères. Immobile et la tête basse, elle regardait les soldats.
...
Sa chevelure, poudrée d’un sable violet, et réunie en forme de tour selon la mode des vierges chananéennes, la faisait paraître plus grande. Des tresses de perles attachées à ses tempes descendaient jusqu’aux coins de sa bouche, rose comme une grenade entr’ouverte. Il y avait sur sa poitrine un assemblage de pierres lumineuses, imitant par leur bigarrure les écailles d’une murène. Ses bras, garnis de diamants, sortaient nus de sa tunique sans manches, étoilée de fleurs rouges sur un fond tout noir. Elle portait entre les chevilles une chaînette d’or pour régler sa marche, et son grand manteau de pourpre sombre, taillé dans une étoffe inconnue, traînait derrière elle, faisant à chacun de ses pas comme une large vague qui la suivait.

3) la description de la jeune femme par le mercenaire libyen :
Non ! s’écria Mâtho. Elle n’a rien d’une autre fille des hommes ! As-tu vu ses grands yeux sous ses grands sourcils, comme des soleils sous des arcs de triomphe ? Rappelle-toi : quand elle a paru, tous les flambeaux ont pâli. Entre les diamants de son collier, des places sur sa poitrine resplendissaient ; on sentait derrière elle comme l’odeur d’un temple, et quelque chose s’échappait de tout son être qui était plus suave que le vin et plus terrible que la mort. Elle marchait cependant, et puis elle s’est arrêtée.

Bonne journée

Eléanore

Raymond

Raymond
Admin

Tu fais bien de relever l'important parallélisme qui existe entre l'histoire de Salammbô et l'histoire de Samthô. C'était évidemment un hommage à Flaubert, joliment fignolé par Jacques Martin.

Comme tu le remarques aussi fort bien, la petite Samthô n'a cependant droit qu'à très peu de pages dans l'album! Ceci me donne à penser que cet hommage n'est finalement qu'une intrigue secondaire dans le Spectre de Carthage, et que la prêtresse n'est bien qu'une "Alix girl" de plus. L'intrigue principale concerne plutôt la lutte que se livrent romains et carthaginois par l'entremise de Corus Maler et d'Eschoum, qui sont tous les deux des personnages inquiétants. Jacques Martin voulait certainement se concentrer sur cette intrigue et le format des 46 pages ne lui permettait hélas pas d'accorder plus de place à Samthô.

Contrairement à Druillet qui est capable de délirer graphiquement pendant 3 albums au sujet du Salammbô de Flaubert, Jacques Martin reste un auteur classique qui écrit d'abord une aventure d'Alix et qui se focalise sur ce récit qu'il considère comme principal. Il aime bien sûr faire des clins d'œil à ses lecteurs mais cela ne déborde jamais son projet initial.   Wink


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eleanore-clo

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grand maître
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J'ai lu plusieurs fois Le spectre de Carthage. Effectivement, le scénario est d'une grande richesse avec plusieurs intrigues, dont celle relative à Samthô. Vu la somptuosité des dessins, un passage à 64 pages eut hissé cette œuvre dans le panthéon martinien, à côté et au même niveau que Le Tombeau Etrusque !

Eléanore

Raymond

Raymond
Admin

Dans Avec Alix, somptueuse autobiographie illustrée de Jacques Martin, ce dernier a plusieurs fois déploré le raccourcissement de ses albums de 62 à 46 pages. Il estimait que certaines de ses histoires avaient beaucoup souffert de cette limitation fondée sur des motifs purement commerciaux (il a écrit cela au sujet d'Opération Thor par exemple). Je pense même pour ma part qu'il n'a pas été le seul auteur qui se soit senti frustré par ces limites, mais la vie est comme ça ! La BD, c'est aussi un commerce.


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eleanore-clo

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grand maître
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Pour en revenir à la petitesse du nombre de pages consacrées à Samthô, je me suis amusée à décompter le nombre de pages où une femme est dessinée....
Six accueillent la prêtresse et sa servante, une abrite Salammbô, deux présentent des victimes des guerres puniques et une dernière montre une passante dans la rue.
La rareté féminine ne concerne donc pas seulement les héroïnes. Son champ s'étend aux figurantes.
Cela peut s'expliquer par la masculinité des armées, des artistes, du pouvoir politique, etc. Mais quand même. Vous ne trouvez pas étrange que la moitié de la population carthaginoise soit quasi-absente de cette œuvre Question

Eléanore

Raymond

Raymond
Admin

Eh bien ... oui, certainement ! jap

Ceci dit, la présence des femmes est encore plus réduite dans d'autres albums d'Alix (il n'y a qu'à lire ce que j'ai écrits dans les premiers messages de ce sujet). Dans le Spectre de Carthage, il y a au moins deux femmes qui comptent et ... c'est au fond pas si mal ? Wink


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Raymond

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Admin

Parue en 1978 dans le journal Tintin, les Proies du Volcan est une histoire que (il faut bien l'avouer) j'ai toujours un peu dédaignée. Je ne l'ai pas souvent lue en album et pourtant, en reprenant aujourd'hui ce livre, je réalise que Jacques Martin y était vraiment à son sommet sur le plan graphique. Cette discussion sur "les femmes dans l'œuvre de Jacques Martin" est donc une bonne occasion de revoir mon jugement !  Wink

Dans "les Proies du Volcan", il n'y a en fait qu'une femme qui compte ! C'est une petite indigène nommée Malua et on peut même admettre qu'elle est la véritable héroïne de cette aventure exotique.

Au début, elle prend l'apparence d'une simple sauvageonne, recueillie par Alix et Enak alors qu'elle est en fuite et affamée. Elle s'exprime d'une façon lacunaire en phénicien et ce langage rudimentaire n'est pas très flatteur pour les apparences. Malua n'est au fond qu'une adolescente (une de plus) et son caractère sauvage ne lui confère pas beaucoup d'intérêt.

Les femmes dans l'œuvre de Jacques Martin - Page 4 Proies11

Les femmes dans l'œuvre de Jacques Martin - Page 4 Proies12

Elle devient cependant très vite intéressante, tout d'abord en se rendant utile pour la cueillette ou pour la pêche. Malua est par ailleurs intrépide et lorsque de dangereux requins s'approchent d'Alix et Enak qui se baignent dans la mer, elle réagit avec promptitude ! Elle plonge sous l'eau un couteau à la main et blesse hardiment un gros requin, afin de détourner (avec succès) l'attention des squales par rapport à ses nouveaux amis. Elle se comporte soudain comme une héroïne.

Les femmes dans l'œuvre de Jacques Martin - Page 4 Proies13

Malua est en fait sympathique et pleine de vivacité. Elle finit ainsi par plaire à Alix, tandis qu'Enak la boude ostensiblement. La petite sauvage tombe évidemment amoureuse du beau héros blond tandis qu'Alix se laisse faire d'une façon complaisante, et on a déjà vu cela quelque part. Cette relation amoureuse est presque à sens unique et la pauvre adolescente se fait bien sûr des illusions.

Les femmes dans l'œuvre de Jacques Martin - Page 4 Proies14

Et le récit progresse ! Alix se rend vers le village des autochtones, puis il affronte le sorcier qui est complice des marins phéniciens. Il a bien sûr l'intention de protéger Malua mais cette dernière ne reste pas inactive. Elle sauve même miraculeusement Alix, d'abord en assommant le sorcier avec un rocher, puis en guidant Alix et Enak vers un abri qui leur permet d'échapper à l'éruption du volcan. C'est vraiment une brave petite compagne. Elle espère légitimement qu'elle pourra s'enfuit de son île sur le radeau d'Alix mais Enak s'y oppose fermement. La bravoure de Malua n'est donc pas récompensée et ... on s'interroge à nouveau sur la relation qui lie Alix et Enak. Ce dernier est en tout cas manifestement jaloux.

Les femmes dans l'œuvre de Jacques Martin - Page 4 Proies15

La fin est réellement triste, beaucoup plus d'ailleurs que dans mes souvenirs. En fait, si on admet que Malua n'est pas une simple sauvageonne et qu'elle est devenue une vraie compagne, la décision d'Alix (qui accepte passivement la décision d'Enak) est au fond totalement déloyale. Le héros s'en rend d'ailleurs compte et il se montre hésitant. "Faisons demi-tour" s'exclame t-il en voyant la pauvre Malua s'élancer désespérément vers leur radeau, mais il est déjà trop tard ! Enak a définitivement gagné !  

Les femmes dans l'œuvre de Jacques Martin - Page 4 Proies16

Certes, le brave Karikuora va certainement ensuite aimer et protéger la pauvre Malua, mais cette dernière passera peut-être aussi le reste de sa vie à pleurer son premier amour perdu. Contrairement à Saïs ou à Marah, la jeune indigène ne meurt pas à la fin de l'aventure mais son sort est-il vraiment plus enviable ? On peut tout de même l'espérer mais, hélas, Jacques Martin aime bien les histoires qui se terminent mal. Alix nous le confirme d'ailleurs très bien, à sa manière..  Sad

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Et pour finir, il n'y a pas de doute ! Les Proies du Volcan est un album exotique dramatique qui vaut beaucoup mieux que sa modeste réputation. Cet "Alix atypique" est loin d'être inintéressant mais quel sera l'avis d'une féministe convaincue, devant cette triste fin de Malua ? J'attends avec intérêt la réaction d'eleanore-clo devant ce sinistre destin que Jacques Martin a réservé à la jeune héroïne. N'est-ce pas un peu féroce, pour ne pas dire misogyne ?  Wink


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eleanore-clo

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grand maître
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Bonjour

Malua rejoint Lidia et Arelia dans le panthéon des Alix-girls qui survivent à l'épisode de leur apparition. Elle est aussi exceptionnelle parce qu'Alix est clairement séduit ou plutôt parce qu'il se laisse séduire sans aucune retenue... Regardez cette séquence. L'évolution du jeune gaulois en deux vignettes est impressionnante :

Les femmes dans l'œuvre de Jacques Martin - Page 4 Malua10

Examinons cela en détail.

A tout seigneur, tout honneur, parlons de la féminité de Malua. D'un point de vu morphologique, la mise-en-scène de son corps évolue durant l'album. Jusqu'à la page 42, le maître imagine des cadrages cachant sa poitrine. On pourrait y voir une marque de la censure mais la date de parution de la BD, 1978, rend peu probable cette hypothèse. J'y vois plutôt l'altération du sexe de la jeune femme. D'autres éléments viennent corroborer cette hypothèse. Ainsi, le modeste pagne de Malua manque d'élégance et de fanfreluches  Smile . Et elle n'a aucune fleur dans ses cheveux alors que ce type d'ornement est typique des femmes océaniennes. Bref, le genre de l'héroïne ne transparaît qu'à travers la rougeur de ses lèvres, l'arrondi de son menton et sa longue chevelure. Partant de là, Alix prend tardivement conscience de sa féminité, probablement après avoir été sauvé du volcan. Ce que le dessin va traduire en mettant davantage en valeur les formes de la jeune femme.
Malua étant maintenant sexuée, Jacques Martin va pouvoir construire un triangle amoureux, pansexuel et éthéré. Alors qu'Enak et Malua étaient alliés pour arracher Alix des griffes de la fournaise, leur rivalité devient manifeste. La jeune femme veut suivre Alix à Rome alors que le Prince du Nil s'y oppose. Comme le dit Raymond, l'ensemble des paroles prononcés par Enak sur le radeau ne sont pas dictées que par la sagesse. La jalousie perce le discours de bon sens. Et Alix hésite.... Son visage marque une forte indécision.

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Malua réussit donc là où Saïs a échoué. Nous sommes presque dans un conte de fée  Laughing Presque car la fin est effectivement peu romantique.

Jacques Martin met en scène cette relation avec un certain plaisir vicieux. Et la couverture de l'album est un signe qui ne trompe pas. En effet, elle diffère de la vignette l'ayant inspirée. Enak et Malua ne font pas la chaîne pour sauver Alix ; ils sont à égale distance de notre gaulois qui doit donc choisir celui ou celle qui va lui tendre la main .... Tout un symbole !

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La toute fin de l'intrigue se lit aussi à plusieurs niveaux.
En apparence, le scénario affiche un évènement tout simple : Karikuora assomme Malua pour l'empêcher se se rapprocher des requins et donc la sauve. Je propose d'aller au delà du simple fait.
Venons en d'abord à l'inconscience de la jeune femme. Ne peut-on y voir une mort symbolique ? D'une part, Jacques Martin a la fâcheuse habitude de "tuer" ses héroïnes  Crying or Very sad . Et d'autre part, ce pseudo décès ouvre la voie à une nouvelle vie, à une renaissance au "paradis", comme épouse putative du futur chef de la tribu. Enfin, le lien affectif avec Alix est cassé par le trépas car relevant d'une ancienne vie.
Au delà de cette pluralité de sens, on aussi peut souligner le sexisme caché de Jacques Martin. Si Malua passe à deux doigts du sort réservé à Saïs et Samthô, elle ne s'en fait pas moins estourbir ! N'y avait-il aucun autre moyen scénaristique pour lui faire prendre conscience du danger ?  Karikuora s'impose donc par sa force de mâle dominant... Et du coup, cette scène me rappelle l'humiliation d'Ariela par Iorix. Dans la saga alixienne, le sceau de la violence caractérise bien trop souvent les relations entre les hommes et les femmes zidane . Karikuora est-il si brave que cela ?
Pour en revenir à Malua, et contrairement à Raymond, je doute qu'elle pleurera bien longtemps son amour exotique. La jeune insulaire est une survivante née ! Elle a su échapper à l'esclavage, a convaincu son créateur de ne pas la tuer (les squales) Laughing et nul doute qu'elle saura tourner la page d'une relation impossible.

Impossible. Oui. Car la relation d'Alix et de Malua est stupéfiante. Ces deux jeunes personnes sont-elles bien assorties ? Le jeune gaulois qui a fréquenté la haute société patricienne est charmé par un être qui ne dépareillerait pas dans la plèbe. Malua ne possède ni la noblesse ni la sophistication de Saïs. Et sa beauté sauvage n'est pas celle travaillée de Samthô. Quelle étrange alchimie est donc ici à l’œuvre ? Je confie être dubitative et chercher des explications. En cherchant du côté de Perrault, Malua pourrait être une Cendrillon primitive, une princesse cachée, mais rien dans l'intrigue de Jacques Martin ne le dit. Il faut donc chercher ailleurs et très probablement dans le passé d'Alix. Auquel cas Malua serait un lointain écho du jeune gaulois, celui qu'il était avant son adoption par Honorus Galla.

Après, on ne peut qu'admirer la très belle personnalité de l'héroïne : la loyauté, le courage et la confiance illuminent une belle âme. Même si l'admiration et l'amour sont deux sentiments différents, on peut comprendre qu'Alix ait pu être charmé face à tant de vertus. Raymond a cité le combat contre les squales mais les hauts faits ne manquent pas. Par exemple, elle prévient Alix du danger représenté par son peuple. Et sa confiance en lui est magnifique  Very Happy .

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La jeune femme est donc bien plus qu'un Vendredi féminin, même si elle ne peut pas prétendre au titre de véritable héroïne de l'album. En effet, Alix/Robinson reste un faiseur de roi, comme le démontre son ingérence dans la politique insulaire. Nous avons donc deux personnages principaux, égaux sur tous les plans. Et partant de là, tout devient possible...

Mais qu'en est-il des sentiments de Malua ? Car dans un couple, il faut normalement être à deux pour s'aimer  Smile Pourquoi donc aime-t-elle Alix ? Parce qu'il représente un protecteur ? Parce qu'il la respecte ? Parce qu'il est beau ? Là aussi, le mystère règne. En fait, Jacques Martin ne s'étend pas sur cet aspect car il part du principe que le charme du jeune gaulois est irrésistible et que toutes les femmes ne peuvent qu'être irrésistiblement attirées. Un sexisme discret là-aussi et qui me fait penser à Daniel Balavoine et à son œuvre Le chanteur :
Et partout dans la rue
J'veux qu'on parle de moi
Que les filles soient nues
Qu'elles se jettent sur moi
Qu'elles m'admirent, qu'elles me tuent
Qu'elles s'arrachent ma vertu

gun

Pour conclure, Malua est donc un personnage isolé dans l’œuvre de Jacques Martin. Et elle est aussi bien isolée dans Les Proies du Volcan. Aucun personnage secondaire n'est de sexe féminin et le maître ne dessine d'autres femmes que dans trois pages. Cela n'est pas totalement cohérent avec l'organisation de la société insulaire océanienne comme l'explique l’ethnologue Christine LANGEVIN-DUVAL, dans un article de 1979 du Journal de la Société des Océanistes :

Le statut de la femme dans les Îles de la Société dépendait essentiellement de la classe sociale à laquelle elle appartenait. Tandis que dans l'ordre ari'i qui détenait le pouvoir, hommes et femmes étaient égaux, la Reine étant aussi « sacrée » que le Roi, dans toutes les classes inférieures, les femmes étaient considérées comme noa, c'est-à-dire profanes ou communes, voire impures, en partie à cause de leur exclusion des marae, alors que les hommes, et en particulier ceux qui fréquentaient davantage les lieux de culte, étaient ou sacrés. Cette discrimination se traduisait par un certain nombre de restrictions dans la vie des femmes, portant notamment sur la nourriture classifiée en espèces consommables et en espèces interdites aux femmes (lorsqu'elles faisaient l'objet d'offrandes aux Dieux). Hormis cette séparation fondamentale entre les sexes, hommes et femmes demeuraient égaux dans de nombreux domaines ; ainsi la transmission des titres et des biens s'effectuait-elle non pas selon un principe de filiation unilinéaire, mais suivant la règle du matahiapo, c'est-à-dire en vertu du droit d'aînesse. Les femmes pouvaient ainsi accéder aux plus hautes positions de la hiérarchie de leur classe sociale, et, chez les ari'i, au pouvoir suprême qu'elles transmettaient à leur premier enfant, garçon ou fille.

Chassons la naturel du sexisme discret, il revient au galop  Twisted Evil .

Eléanore

Raymond

Raymond
Admin

Excellente analyse !  pouce

Je n'avais pas remarqué la différence de position des personnages sur le bord du volcan, telle qu'elle est montrée d'abord dans l'album puis dans la couverture. Jacques Martin a donc changé d'idée une fois qu'il avait terminé cette histoire, et c'est bien un détail révélateur.  Wink

Je ne chercherai pas à minimiser la relative misogynie de Jacques Martin, tant elle parait évidente, mais il est certain que ceci n'explique pas sa tendance à cacher les seins de Malua tout au long de l'album. Le dessinateur avait surtout peur de la censure qui était encore bien présente (mais heureusement moins vigilante) en 1978 et on ne peut vraiment pas lui donner tort. N'oublions pas qu'il avait plusieurs fois été victime de la censure française (la dernière fois en 1965) et les décisions sans appel de cette autorité avaient des conséquences redoutables. Le père d'Alix explique d'ailleurs très clairement cette crainte dans le chapitre qui est consacré au "Proies du Volcan" dans Avec Alix. Voici ce qu'il y écrit :

"Je n'ai jamais tant dû tricher avec la censure que dans les Proies du Volcan. Pendant les trois quarts de l'album, j'ai déployé milles artifices pour cacher, autant que faire se peut, les seins de Malua. La rédaction du journal TINTIN m'avait prévenu qu'elle examinait attentivement chaque planche, et qu'elle n'hésiterait pas à censurer au besoin. A la fin, exaspéré par cette tartufferie, j'ai dévoilé l'anatomie de ma belle sauvageonne, pour qui la nudité va de soi et n'a rien de répréhensible ni de choquant. Je pris délibérément du retard sur la programmation et j'apportais moi-même les dernières planches, directement chez le clicheur, en catastrophe. La rédaction les découvrit une fois imprimées. Je me félicite de l'avoir "doublée" car elle me fit savoir que, si elle avait pu voir mes planches en temps utile, elle ne les aurait pas publiées telles quelles."

Eh oui, on ne plaisantait pas avec la nudité dans la presse de bandes dessinées pour la jeunesse, pendant les années 70 !    Cool

Sinon, en relisant ce chapitre, je me rends compte que Jacques Martin te donne en partie raison. Eh oui ! Voilà ce qu'il écrit sur la relation entre Alix et Malua.

"(...) pour la première fois, Alix se montre véritablement amoureux. Enak en est conscient et il tente d'éloigner Malua, craignant qu'elle le sépare de son compagnon. En réalité, Malua n'aime pas vraiment Alix; elle voit en lui un recours, une planche de salut qui lui permettra peut-être de quitter une tribu où elle ne se sent pas en sécurité."

Jacques Martin n'avait apparemment pas tant d'affection que cela pour la jolie petite Malua.


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Clovis Sangrail

Clovis Sangrail
compagnon
compagnon

Mes deux sous : les remarques d'Enak et d'Alix aux dernières cases n'en feraient-ils pas aussi les porte-parole directs de Jacques Martin lui-même, en tant qu'auteur, qui ne veut pas avoir à s’embarrasser de Malua dans un prochain album (ou pire : plusieurs !) ou à devoir justifier son absence par une pirouette, et pour qui il est donc bien plus confortable de laisser la petite sauvageonne sur son île... ? Smile

Car autant le problème ne se pose pas pour n'importe quel compagnon occasionnel gréco-romain ou assimilé (on imagine facilement qu'il retourne vaquer à ses occupations et cultiver son jardin une fois l'album fermé et il n'a de toute façon aucune influence sur l'équilibre du duo Alix-Enak), autant Malua est sans attache hors de son île ("Qu'en ferais-tu à Rome ?") et, comme le montre bien Éléanore-Clo, elle vient perturber la relation entre nos héros et, qui plus est, compliquer la tâche du scénariste ("elle va devoir partager tous les dangers qui nous attendent" nous dit Enak/Jacques Martin... avec un tantinet de mauvaise foi, puisqu'une jeune fille qui grimpe sur un volcan et plonge au milieu des requins peut certainement faire face auxdits dangers... clown ) qui devra gérer et "manipuler" un trio, dont l'album n'a pas aseptisé les relations, et un élément d'incohérence vis-à-vis du cadre antique (il en est longuement question dans le fil consacré aux Proies du volcan).

Et, in fine, Alix ne peut que se plier à la sinistre volonté de son créateur.

eleanore-clo

eleanore-clo
grand maître
grand maître

Oui. La remarque est très pertinente quant à la concurrence qu'eut pu apporter Malua. Alix et Malua. John Steed et Emma Peel. Un même combat  Smile  ?

Les femmes dans l'œuvre de Jacques Martin - Page 4 Steed10

Après Jacques Martin ne recule devant rien pour préserver l'exclusivité de la relation entre le jeune gaulois et son boulet Twisted Evil . Devant Adréa, notre héros s'est engagé à élever Héraklion. Et on voit bien qu'il veille tous les jours sur le jeune spartiate, qu'il le chérit au quotidien et l'emmène partout avec lui pour mieux parfaire son éducation lol!  

Eléanore

Raymond

Raymond
Admin

Il est certain que toute "sauvage" qu'elle puisse être, Malua se serait assez facilement adaptée au monde romain, au vu de sa jeunesse et de son énergie. Son éventuelle "inadaptation" à vivre dans un monde civilisé n'est bien sûr qu'un prétexte.

Le point capital, c'est surtout la décision de Jacques Martin de ne pas "encombrer" Alix avec un personnage féminin.  Wink


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