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Les reportages d'Etienne Davodeau

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1Les reportages d'Etienne Davodeau Empty Les reportages d'Etienne Davodeau le Dim 9 Oct - 19:52

Raymond

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Il y a des auteurs dont j'achète régulièrement les albums. Même si s'ils ne font pas toujours des chefs d'oeuvre, je suis rarement déçu par leurs oeuvres car j'ai l'impression que ce qu'ils dessinent m'est destiné. Ils font de la BD sans tricherie, avec professionalisme, sur un ton adulte et honnête, et en respectant certaines exigences. Parmi ces auteurs, il y a Emmanuel Guibert, Pascal Rabaté, David B ou Etienne Davodeau.

C'est à ce dernier que sera consacré ce sujet, à l'occasion de la sortie de son dernier livre intitulé Les Ignorants.

Les reportages d'Etienne Davodeau Davode10

Rappelons d'abord tout de même les petits chefs d'oeuvre que Davodeau a publié depuis une dizaine d'années, comme Un homme est mort, les Mauvaises Gens (son meilleur album à mon goût) ou Le Constat. Ses albums de fiction sont toujours bien conçus mais ce sont tout de même ses reportages qui m'impressionnent le plus. Ils démontrent que l'on peut tout faire avec la BD.


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Raymond

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Mais de quoi parle ce nouvel album, et qui sont les Ignorants ? Ce livre est tout d'abord une découverte nuancée et bien documentée du monde des vignerons. Etienne Davodeau avait déjà dessiné une oeuvre semblable (il y a une dizaine d'années) avec Rural, et il en reprend le thème initial : partager la vie d'un vigneron et dessiner son quotidien pendant une année. On retrouve bien sûr dans ce nouveau livre la même fascination pour la complexité du monde des agriculteurs, et la même admiration pour leur intelligence instinctive.

Les reportages d'Etienne Davodeau Davode11

Toutefois, pour ne pas répéter l'exercice de style déjà réalisé avec Rural, Davodeau décide cette fois de sophistiquer son scénario. Il ne va pas se contenter d'être l'élève de Richard, le vigneron des bords de la Loire, mais il veut également être son enseignant. Il va s'attacher à faire découvrir à ce débutant la beauté et les secrets du monde de la bande dessinée.

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Ce livre est ainsi le récit d'une "initiation croisée". Davodeau découvre progressivement toutes les étapes de la culture du raisin, et il apprend aussi à déguster les bons vins. Richard, de son côté, doit lire chaque soir un album de BD et s'en faire une idée. Il accompagne aussi le dessinateur lors de ses visites chez l'éditeur, chez l'imprimeur ou dans les festivals, et découvre de manière naïve les meilleurs dessinateurs de notre époque. Il commence peu à peu à formuler ses goûts.

Les reportages d'Etienne Davodeau Davode13

Davodeau emmène par ailleurs Richard chez ses amis dessinateurs et nous découvrons ainsi (en BD) de petites visites chez Jean-Pierre Gibrat, Emmanuel Guibert ou Marc-Antoine Mathieu- La BD se met à parler d'elle même, et d'une manière intelligente. C'est ainsi qu'en entendant Marc-Antoine Mathieu, le lecteur bédéphile se sent parfois tout aussi ignorant que le vigneron béotien.

Les reportages d'Etienne Davodeau Mamath10

Mais le personnage principal de l'histoire reste tout de même Richard, ce vigneron atypique qui pratique la culture biodynamique (méthode à laquelle le dessinateur ne croit pas beaucoup et qu'il décrit avec une indulgence amusée). Chaque étape de la taille, des effeuilles ou de la vendange est ainsi décrite avec un mélange de tendresse et d'admiration.

Les reportages d'Etienne Davodeau Davode14

Alors, qui sont les Ignorants finalement ? Mais c'est bien sûr tout le monde : Davodeau, évidemment, Richard, bien sûr, et surtout les heureux lecteurs qui découvrent cette double initiation et ... qui apprennent au passage pas mal de choses. Wink

Voilà donc comment se présente ce livre ! C'est une BD qui mélange avec honnêteté et astuce des observations et des anecdotes sur les mondes de la vigne et du neuvième Art, en y trouvant par moments de nettes ressemblances. Tous les amateurs de "BD destinée aux adultes" apprécieront sans réserve cette oeuvre qui est une des bonnes lectures de la rentrée.


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Intéressante interview ! Cela m'aurait étonné, sinon, qu'ActuaBD ne parle pas de ce livre. Very Happy


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Bon ! Un nouvel album d'Etienne Davodeau est bien sûr un événement à ne pas rater. C'est donc sans hésitation que j'ai acheté "le Chien qui louche", son dernier livre qui est paru chez Futuropolis.

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Ce livre appartient à la série d'albums de Futuropolis qui nous présentent le Musée du Louvre sous différentes facettes. Hislaire, Prudhomme, Marc-Antoine Mathieu et De Crécy ont déjà affronté ce pensum, et c'est maintenant Davodeau qui apporte sa petite contribution.

Les reportages d'Etienne Davodeau Chienq11

Ce livre raconte l'histoire de Fabien, un surveillant qui travaille au musée du Louvre. Il est amoureux de Mathilde, et il rencontre un jour sa presque "belle-famille" (dont le patronyme est Benion).  Ces hommes vivent en province et ce sont de véritables rustauds, qui accueillent le jeune couple avec rudesse.

Les reportages d'Etienne Davodeau Chienq12

L'ancêtre de cette famille faisait de la peinture, et il a laissé une vieille "croûte" montrant un chien qui louche. Les Benion demandent à Fabien que ce tableau puisse être intégré à la collection du musée du Louvre, et le jeune gardien se retrouve coincé.

Les reportages d'Etienne Davodeau Chien_10

Heureusement, Fabien va rencontrer le mystérieux M. Balouchi, qui l'aidera à se sortir d'affaire.

Les reportages d'Etienne Davodeau Chien-10

L'immense talent de Davodeau, c'est d'abord de savoir "coller" à notre monde quotidien. On lui demande en effet de montrer le Louvre, et il dessine aussitôt avec réalisme la vie monotone des gardiens de musée. Mais ce n'est pas tout. Il sait aussi donner de la vie à ses personnages, et ajouter de l'humour à des situations plutôt communes. Les protagonistes de cette histoire paraissent ainsi assez ordinaires, mais Davodeau s'attache leur donner de l'intelligence, ou alors des émotions dont nous sommes proches. Dès lors, leurs petites aventures nous passionnent, et la question posée par ces provinciaux grossiers commence même à nous intéresser. En effet, au fond, qui a le droit de voir ses tableaux exposés au musée du Louvre ? Et comment les œuvres y sont-elles admises ?

Vous trouverez vous-mêmes la réponse en lisant cet album. Smile 

Sinon, Davodeau dessine cette comédie humaine avec son trait habituel, à la fois grossier et sensible, en utilisant toutes les nuances et même l'élégance du lavis. Il ne cherche pas à "faire beau", mais ses images apparaissent toujours justes.

En fait, cet album est une véritable pépite, et une réussite qui survole de très haut de la "production courante" de cet automne. Je vous conseille donc de ne pas le manquer. Wink


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Comme "BD de la semaine", c'est plutôt un bon choix ! pouce 


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11Les reportages d'Etienne Davodeau Empty Re: Les reportages d'Etienne Davodeau le Dim 24 Nov - 20:07

Raymond

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Le "Grand Boum" ? C'est la première fois que j'entends parler de ce prix. Neutral 

Ceci dit, Etienne Davodeau mérite bien d'être mis de temps en temps en vedette.


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http://www.du9.org/entretien/etienne-davodeau-au-louvre/

Une exposition lui était consacrée à Angoulème à la Maison des peuples et de la paix.

"L’occasion de retrouver les albums : Un homme est mort, Les Ignorants, Lulu Femme Nue et Le Chien qui Louche".

Un documentaire était également visible dans ce même lieu.

Raymond

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Davodeau dans La Revue Dessinée N° 5 ! C'est prometteur. Very Happy


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eleanore-clo

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bédéphile pointu
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Bonjour

J'ai lu Le constat et Les mauvaises gens.

Le constat est vraiment noir et la mise en musique de la marginalité est très forte. Le scénario se livre peu à peu. J'ai d'abord cru à un manifeste générationnel et une parabole sur le poème Être jeune de Mac Arthur. Puis, l'intrigue bascule dans le thriller-catastrophe avec l'arrivée du plutonium, du tueur à gage et des impostures faisant que les personnages ne sont pas ce qu'ils semblent être. Enfin, le scénario atterrit dans le conte philosophique en explorant les interactions entre trois personnalités, aussi différentes que l'on pourrait l'imaginer. Le cocktail formé par Abel, le vieux guérillero communiste, Vincent, l'individualiste, et Rose, la bohème, est porteur de désespoir et d'espoir. Désespoir car chacune des vies semble déboucher sur un échec : échec filial et politique d'Abel, échec de Vincent qui va peut être perdre sa vie et ses illusions, échec de Rose dont la vie se résume à la jouissance immédiate. Espoir car leurs différences se marient dans une entraide forte et la fin ouverte sur le sacrifice de Rose semble rédemptrice. Le graphisme se marie mal avec l'intrigue et les couleurs ne mettent pas assez en lumière les différents temps de vie.

Les mauvaises gens est une chronique familiale où Etienne Davodeau met en scène la vie de ses parents. Le recours au noir et blanc est parfaitement adapté à cette chronique des Trente Glorieuses. On s'imagine regardant un documentaire de l'INA sur une télévision en noir et blanc ! Chaque page ruisselle d'émotion et fait vrai. Le dessinateur se révèle un superbe paysagiste (la nature... l'église). On peut cependant regretter le manichéisme écrasant de l'auteur et sa volonté de couper le monde en deux entre les bons (organisations syndicales, la famille, les prêtres ouvriers) et les mauvais (les patrons, le clergé "classique").

J'apprécie Davodeau pour son intelligence et l'intégrité / l’honnêteté de ses personnages. Je reste cependant frustrée par le côté manifeste des BD, très fort, et manquant un peu de finesse. En étant provocatrice, utiliser l'humanité de personnages attachants dans des situations du quotidien pour promouvoir des idées n'est-il pas un peu manipulateur ?
J'attaque Lulu femme nue ce soir !

Cordialement
Eléanore-clo

21Les reportages d'Etienne Davodeau Empty Re: Les reportages d'Etienne Davodeau le Mar 13 Oct - 15:51

eleanore-clo

eleanore-clo
bédéphile pointu
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Bonsoir

J'ai terminé Lulu femme nue. C'est un ouvrage très riche, mais alors vraiment très riche, qui peut être lu à plusieurs niveaux et je ne sais toujours pas si je suis satisfaite ou pas, si je l'ai aimé ou pas.

Lulu est une femme sur la quarantaine, lasse de son couple, au chômage, et qui éprouve le besoin de partir à l'aventure pour se retrouver. Une fugueuse de cette âge ne devrait pas faire rêver. Mais, Davodeau, écrivain engagé, va s'appuyer sur ce fait divers pour construire tout un monde et, comme dans Le constat et Les mauvaises gens, faire passer son message, mélange d'humanisme et de gauchisme.

On pourrait jaser sur l'irresponsabilité de cette femme qui part, en laissant son couple et ses enfants, comme cela. Après, qui n'a pas eu, un jour de déprime, la même envie ? Et peut être que l’héroïsme ordinaire (merci Larcenet!) consiste justement à rester ! L'irresponsabilité ou l’égoïsme de Lulu se retrouve aussi dans sa relation avec Charles, auquel elle donne finalement peu et dont elle retire beaucoup, au point, qu'au final, elle le blessera.

Face à Lulu, Davodeau va mettre en œuvre un théâtre de fortes personnalités comme Morgane, la fille de Lulu, qui va jouer le rôle de mère. Ou encore, Marthe, vieille femme, au crépuscule de sa vie, dont la force, la générosité et le féminisme vont faire renaitre Lulu. La personnalité de Marthe fait penser à la religion qui, décidément, est présente directement ou indirectement chez Davodeau. En effet, Marthe rappelle le Monseigneur Myriel (Les Misérables de Victor Hugo) voire même le Christ car le décès de Marthe sauve Lulu.

L'auteur ne peut s'empêcher de passer son message politique sur les entreprises. Le responsable RH recevant Lulu dans le tome I ou la patronne du café dans le tome II sont condamnés sans appel. Leur violence sociale ou physique est exacerbée et leurs bons côtés sont masqués, tout cela pour mieux dénoncer le système économique du salariat.  La condamnation est sans appel et sans pitié.

Le "salut" vient, une fois de plus, de la famille et des amis. Les enfants de Lulu, ses amis, tels la corde élastique d'un jokari, vont retenir Lulu, à distance ou au contraire en étant cachés à côté d'elle.
La relation de Lulu avec Tanguy son mari ne cesse d'évoluer tout au long du roman. Elle le fuit d'abord car l'ancien amour s'est transformé en une autorité lourde et désagréable. Puis, Tanguy bascule dans le désespoir au point de se suicider socialement (la lettre de démission avortée) et affectivement (lorsqu'il frappe Lulu et fuit). Enfin, Lulu pardonne à Tanguy et va le chercher, inversant ainsi la problématique puisque Tanguy, lui, n'avait pas pu aller la chercher. Lulu démontre ainsi une supériorité morale et surtout conquière son émancipation intra-conjugale.

Le happy-end final (mort heureuse et fertile de Marthe, retour de Tanguy et recomposition du couple de Lulu et Tanguy) est artificielle mais elle sonne juste. Les femmes ont pris le pouvoir pour le bien des hommes ! Davodeau est optimiste et s'éloigne par là de Zola. Il nie le naturalisme et revendique que chaque être humain (sauf les employeurs!) puisse se rédempter grâce à l'amour. Ce qui est là aussi un message très chrétien.  L'importance de la parole est aussi vitale pour l'intrigue. Lulu se confie et se raconte ce qui ouvre son avenir. Il en est de même pour Marthe qui souffrait de solitude ou encore de l'employée du café. Là encore, Davodeau délivre un message psychanalytique voir même religieux car on pense à la parole du Christ qui libère les apôtres.

Les marginaux sont magnifiés et les frères de Charles, devenus anges-gardiens par amour fraternel, sont vraiment "trognons". La façon dont ils vont s'occuper des jumeaux de Lulu est caricaturale et peu vraisemblable mais quelle fraicheur ! Les personnes âgées jouent aussi un rôle clé dans Lulu femme nue. Marthe va réussit là où Abel a échoué dans Le Constat.

L'argent est clairement dévalorisé et il n'est pas du tout anodin ni innocent que Lulu voyage sans un sou. La double agression, celle réelle vis-à-vis de Marthe, et celle fictive dans le récit fait à Marthe, n'est-elle pas un message de Davodeau ? L'argent n'est qu'un média et n'apporte en aucun cas le bonheur (cf Le Constat qui opère dans la même veine).

Les dessins des visages sont quelconques mais on peut penser que c'est volontaire dans cette comédie humaine dont les gens ordinaires sont les héros. De mémoire (ouvrage lu chez le libraire), les couleurs chaudes sont très présentes.

Un livre très riche, un "road-comics" initiatique (?), dans lequel toutes (et tous) peuvent piocher matière à réflexion.

Cordialement
Eléanore-clo

22Les reportages d'Etienne Davodeau Empty Re: Les reportages d'Etienne Davodeau le Mar 13 Oct - 17:37

Raymond

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Admin
eleanore-clo a écrit:Bonjour

J'ai lu Le constat et Les mauvaises gens.

Le constat est vraiment noir et la mise en musique de la marginalité est très forte. Le scénario se livre peu à peu. J'ai d'abord cru à un manifeste générationnel et une parabole sur le poème Être jeune de Mac Arthur. Puis, l'intrigue bascule dans le thriller-catastrophe avec l'arrivée du plutonium, du tueur à gage et des impostures faisant que les personnages ne sont pas ce qu'ils semblent être. Enfin, le scénario atterrit dans le conte philosophique en explorant les interactions entre trois personnalités, aussi différentes que l'on pourrait l'imaginer. Le cocktail formé par Abel, le vieux guérillero communiste, Vincent, l'individualiste, et Rose, la bohème, est porteur de désespoir et d'espoir. Désespoir car chacune des vies semble déboucher sur un échec : échec filial et politique d'Abel, échec de Vincent qui va peut être perdre sa vie et ses illusions, échec de Rose dont la vie se résume à la jouissance immédiate. Espoir car leurs différences se marient dans une entraide forte et la fin ouverte sur le sacrifice de Rose semble rédemptrice. Le graphisme se marie mal avec l'intrigue et les couleurs ne mettent pas assez en lumière les différents temps de vie.

Les mauvaises gens est une chronique familiale où Etienne Davodeau met en scène la vie de ses parents. Le recours au noir et blanc est parfaitement adapté à cette chronique des Trente Glorieuses. On s'imagine regardant un documentaire de l'INA sur une télévision en noir et blanc ! Chaque page ruisselle d'émotion et fait vrai. Le dessinateur se révèle un superbe paysagiste (la nature... l'église). On peut cependant regretter le manichéisme écrasant de l'auteur et sa volonté de couper le monde en deux entre les bons (organisations syndicales, la famille, les prêtres ouvriers) et les mauvais (les patrons, le clergé "classique").

J'apprécie Davodeau pour son intelligence et l'intégrité / l’honnêteté de ses personnages. Je reste cependant frustrée par le côté manifeste des BD, très fort, et manquant un peu de finesse. En étant provocatrice, utiliser l'humanité de personnages attachants dans des situations du quotidien pour promouvoir des idées n'est-il pas un peu manipulateur ?
J'attaque Lulu femme nue ce soir !

Cordialement
Eléanore-clo

Je te trouve bien sévère avec les Mauvaises Gens, un livre autobiographique à la fois intelligent et sensible, que j'avais apprécié sans réserve. Je ne suis pas très marqué à gauche, mais je m'étais pleinement retrouvé dans cet univers manichéen et ouvrier (je suis né moi aussi dans ce milieu là), qui fourmille de détails véridiques.

Tu regrettes le manichéisme écrasant de cette histoire, mais il faut tout de même se rappeler de l'ambiance de l'époque. La France des années 70 était réellement divisée en deux sur le plan idéologique et politique, et  la droite dominait le pays depuis presque 30 ans. Les convictions étaient parfois proches du fanatisme, de part et d'autre, et spécialement chez les communistes. Je me souviens encore de l'enthousiasme populaire qu'avait réveillé l'élection de Mitterrand, mais dans les "Mauvaises Gens", cette ferveur populaire est évoquée de façon clairement nostalgique. Davodeau se souvient bien sûr des résultats politiques de cette présidence, et n'ignore pas que la plupart des espoirs politiques de la gauche ont été déçus. Le "grand soir" était surtout un grand rêve et les promesses avaient largement dépassé la réalité. En fait, l'auteur est devenu nostalgique de cet univers simple et manichéen de son enfance, et c'est je crois le véritable sujet du livre.

Aujourd'hui, je garde la conviction que le thème de cette BD est original (il y a d'ailleurs assez peu de BD politiques) et qu'il est exposé d'une manière superbement intelligente.


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23Les reportages d'Etienne Davodeau Empty Re: Les reportages d'Etienne Davodeau le Mar 13 Oct - 18:36

eleanore-clo

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bédéphile pointu
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Bonsoir

Je suis née dans un milieu ouvrier au cœur des Trente Glorieuses. Et je ne crois pas que la France était coupée en deux. La séparation entre "droite" et "gauche" était différente du fait de la stature du général de Gaulle. Beaucoup de petites gens étaient ainsi gaullistes car il incarnait la résistance et la victoire sur le nazisme. Il était celui qui avait su sortir le pays du guêpier algérien et tous les appelés du contingent (pacifistes de raison ou de cœur) lui en étaient reconnaissants. N'oublions pas que le gouvernement provisoire du général De Gaulle avait créé la la sécurité sociale (donc une institution de solidarité) et avait donné le droit de votes aux femmes (et le féminisme est souvent perçu comme une valeur de gauche).

La vrai cassure est arrivée plus tard en 1968, portée par les milieux intellectuels (Sartre et les maoïstes) et ouvriers (la grève des usines Bréguet...).

Davodeau me semble trop dogmatique avec le monde patronal. Cela ne me générait pas de la part d'un écrivain engagé se revendiquant comme tel. Mais son ton est professoral.

Sinon, oui, Les mauvaises gens est un bel ouvrage. C'est une superbe chronique sur l'époque, vue sous un angle et d'un point de vue. Et si on garde cela en tête, oui, le livre en vaut la peine.

Cordialement
Eléanore-clo

24Les reportages d'Etienne Davodeau Empty Re: Les reportages d'Etienne Davodeau le Mar 13 Oct - 19:14

Raymond

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eleanore-clo a écrit:Bonsoir

J'ai terminé Lulu femme nue. C'est un ouvrage très riche, mais alors vraiment très riche, qui peut être lu à plusieurs niveaux et je ne sais toujours pas si je suis satisfaite ou pas, si je l'ai aimé ou pas.

Lulu est une femme sur la quarantaine, lasse de son couple, au chômage, et qui éprouve le besoin de partir à l'aventure pour se retrouver. Une fugueuse de cette âge ne devrait pas faire rêver. Mais, Davodeau, écrivain engagé, va s'appuyer sur ce fait divers pour construire tout un monde et, comme dans Le constat et Les mauvaises gens, faire passer son message, mélange d'humanisme et de gauchisme.

On pourrait jaser sur l'irresponsabilité de cette femme qui part, en laissant son couple et ses enfants, comme cela. Après, qui n'a pas eu, un jour de déprime, la même envie ? Et peut être que l’héroïsme ordinaire (merci Larcenet!) consiste justement à rester ! L'irresponsabilité ou l’égoïsme de Lulu se retrouve aussi dans sa relation avec Charles, auquel elle donne finalement peu et dont elle retire beaucoup, au point, qu'au final, elle le blessera.

Face à Lulu, Davodeau va mettre en œuvre un théâtre de fortes personnalités comme Morgane, la fille de Lulu, qui va jouer le rôle de mère. Ou encore, Marthe, vieille femme, au crépuscule de sa vie, dont la force, la générosité et le féminisme vont faire renaitre Lulu. La personnalité de Marthe fait penser à la religion qui, décidément, est présente directement ou indirectement chez Davodeau. En effet, Marthe rappelle le Monseigneur Myriel (Les Misérables de Victor Hugo) voire même le Christ car le décès de Marthe sauve Lulu.

L'auteur ne peut s'empêcher de passer son message politique sur les entreprises. Le responsable RH recevant Lulu dans le tome I ou la patronne du café dans le tome II sont condamnés sans appel. Leur violence sociale ou physique est exacerbée et leurs bons côtés sont masqués, tout cela pour mieux dénoncer le système économique du salariat.  La condamnation est sans appel et sans pitié.

Le "salut" vient, une fois de plus, de la famille et des amis. Les enfants de Lulu, ses amis, tels la corde élastique d'un jokari, vont retenir Lulu, à distance ou au contraire en étant cachés à côté d'elle.
La relation de Lulu avec Tanguy son mari ne cesse d'évoluer tout au long du roman. Elle le fuit d'abord car l'ancien amour s'est transformé en une autorité lourde et désagréable. Puis, Tanguy bascule dans le désespoir au point de se suicider socialement (la lettre de démission avortée) et affectivement (lorsqu'il frappe Lulu et fuit). Enfin, Lulu pardonne à Tanguy et va le chercher, inversant ainsi la problématique puisque Tanguy, lui, n'avait pas pu aller la chercher. Lulu démontre ainsi une supériorité morale et surtout conquière son émancipation intra-conjugale.

Le happy-end final (mort heureuse et fertile de Marthe, retour de Tanguy et recomposition du couple de Lulu et Tanguy) est artificielle mais elle sonne juste. Les femmes ont pris le pouvoir pour le bien des hommes ! Davodeau est optimiste et s'éloigne par là de Zola. Il nie le naturalisme et revendique que chaque être humain (sauf les employeurs!) puisse se rédempter grâce à l'amour. Ce qui est là aussi un message très chrétien.  L'importance de la parole est aussi vitale pour l'intrigue. Lulu se confie et se raconte ce qui ouvre son avenir. Il en est de même pour Marthe qui souffrait de solitude ou encore de l'employée du café. Là encore, Davodeau délivre un message psychanalytique voir même religieux car on pense à la parole du Christ qui libère les apôtres.

Les marginaux sont magnifiés et les frères de Charles, devenus anges-gardiens par amour fraternel, sont vraiment "trognons". La façon dont ils vont s'occuper des jumeaux de Lulu est caricaturale et peu vraisemblable mais quelle fraicheur ! Les personnes âgées jouent aussi un rôle clé dans Lulu femme nue. Marthe va réussit là où Abel a échoué dans Le Constat.

L'argent est clairement dévalorisé et il n'est pas du tout anodin ni innocent que Lulu voyage sans un sou. La double agression, celle réelle vis-à-vis de Marthe, et celle fictive dans le récit fait à Marthe, n'est-elle pas un message de Davodeau ? L'argent n'est qu'un média et n'apporte en aucun cas le bonheur (cf Le Constat qui opère dans la même veine).

Les dessins des visages sont quelconques mais on peut penser que c'est volontaire dans cette comédie humaine dont les gens ordinaires sont les héros. De mémoire (ouvrage lu chez le libraire), les couleurs chaudes sont très présentes.

Un livre très riche, un "road-comics" initiatique (?), dans lequel toutes (et tous) peuvent piocher matière à réflexion.

Cordialement
Eléanore-clo

Je ne sais pas non plus si j'ai aimé ce livre, même s'il est raconté d'une manière très intelligente. C'est une des raisons pour laquelle je n'ai pas parlé de cette BD dans le forum (alors que je me rendais bien compte que c'était un album important).

En fait, je déteste surtout cette femme, qui agit lâchement vis-à-vis de son mari et qui se fiche complètement de ses responsabilités. Elle est certainement victime d'un gros mal de vivre, mais je n'arrive néanmoins pas à lui trouver d'excuse.

La conclusion vise un certain optimisme, mais elle ne m'a pas vraiment convaincu. En général, les gens qui disparaissent ne reviennent pas.

Une chose est certaine : comme je l'ai lu ce livre avec beaucoup d'irritation, je n'ai vraiment pas très envie de le reprendre (ni de voir le film qui en est tiré). On peut donc craindre que je n'irai jamais beaucoup plus loin dans ma réflexion.  Wink


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25Les reportages d'Etienne Davodeau Empty Re: Les reportages d'Etienne Davodeau le Mar 13 Oct - 20:23

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Concernant Lulu, voici un point de vue féminin Rolling Eyes .
1) Lulu aime ses enfants et même si la relation s'est usée voire dégradée avec son mari (les insultes), le divorce est difficile car elle est économiquement dépendante
2) A la fin du tome II, Tanguy frappe Lulu ou essaye de la frapper. Ce devrait être une cause immédiate et irrémédiable de rupture. Or elle pardonne et va le rechercher après qu'il ait fui. On voit bien que c'est un homme qui a écrit le scénario !
Cordialement

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