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Pierre-Henry GOMONT et "Pereira prétend"

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eleanore-clo

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docteur honoris causa
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ATTENTION CHEF D’ŒUVRE

Avec Pereira prétend, Pierre-Henry Gomont signe, en 2016, une superbe adaptation en BD du roman éponyme d’Antonio Tabuchi, multiprimé chez nos amis italiens : https://fr.wikipedia.org/wiki/Pereira_pr%C3%A9tend.

Pierre-Henry GOMONT et "Pereira prétend" Pereir10

L’intrigue se passe en 1938, au Portugal, au moment où la dictature salazariste s’installe. Elle raconte l’éveil politique de Pereira, le responsable des pages culturelles du journal Lisboa. Au début du scénario, Pereira nous est décrit comme un homme du passé, un amoureux de la littérature française du XIXème siècle, un veuf inconsolable de sa femme prématurément décédée, ayant choisi de vivre en marge de son temps. Par hasard, il fait la connaissance d’un jeune homme, Monteiro Rossi, qui, lui, est ancré dans le présent, et s’oppose au régime. Rossi a l’âge de l’enfant qu’aurait pu avoir Pereira, et du coup, le journaliste va progressivement ouvrir son cœur et son âme à la pensée « subversive » de cet idéaliste qu’il aurait pu engendrer et aimer. Bien évidemment, notre héros va tout doucement basculer du côté des démocrates, jusqu’à un ultime coup d’éclat qui conclut superbement la BD….

Cette BD historique est d’une richesse inouïe. En premier lieu, l’époque est parfaitement rendue, à travers une multitude de témoins dont les agissements témoignent de l’évolution de la société vers l'Estado Novo. Ainsi, la gardienne du héros devient une "indic" de la police. De même, l’imprimeur fait part de sa peur d’être licencié si les articles publiés dans le Lisboa ne reflètent plus la pensée officielle.

Derrière cette reconstitution minutieuse se cache une superbe variation sur la solitude et sur la conscience morale. Les scènes où Pereira dialogue avec le portrait de son épouse disparue sont bouleversantes. Ce portrait en devient le miroir de la conscience du journaliste. Et il n’est pas anodin que le héros réussisse à faire le deuil de son passé en hébergeant Rossi dans la chambre destinée à l’enfant qui n’est pas venu. Dans un autre registre, Guimont nous représente les tourments de l'âme du héros, à l’instar d’Hergé qui, dans Tintin au Tibet, met en scène l’ange gardien et le démon de Milou.

Pierre-Henry GOMONT et "Pereira prétend" Pereir14

Ces facettes prennent d’ailleurs corps dans la société portugaise où Pereira est tiraillé entre son curé, anti-salazariste, son médecin, plutôt libéral, ou encore la fiancée de Rossi, une incarnation de Dolores Gómez, la célèbre Pasionaria de la Guerre civile espagnole.

Le message est aussi politique. Il célèbre le courage des opposants aux dictatures. On pense par exemple à Anna Politkovskaïa. Mais tant d’autres, comme Pereira, sont devenus des héros malgré eux, un peu comme Dustin Hoffman dans le film de Stephen Frears, quoiqu’on puisse aussi penser à Jean Rochefort dans Courage Fuyons D’Yves Robert.

Des propos philosophiques émaillent le début de la BD et lui confèrent une légèreté qui ne se tarira pas malgré le contexte étouffant de l’intrigue. Je ne résiste donc pas à citer ce savoureux dialogue entre Rossi et Pereira : « Vous savez ce qu’on dit, la philosophie se targue de parler de l’essentiel et ne s’occupe peut être que de frivolités. La littérature, c’est l’inverse. »

Le graphisme est superbe. Concernant l’ambiance, Gomont a expliqué s’être promené pendant deux semaines dans les rues de Lisbonne pour y dessiner encore et toujours la ville. Les plus beaux croquis sont d'ailleurs repris dans un magnifique cahier situé à la toute fin de l’histoire.

Pierre-Henry GOMONT et "Pereira prétend" Pereir11

Les personnages font penser à des toiles de Goya ou mieux encore aux Célébrités du Juste Milieu de Daumier (https://fr.wikipedia.org/wiki/C%C3%A9l%C3%A9brit%C3%A9s_du_Juste_Milieu). Ils sont presque caricaturaux. Ainsi, l’embonpoint de Pereira reflète parfaitement l’abandon des projets et des idéaux de sa jeunesse. De même,le curé est d'une maigreur ascétique, comme si la foi de son âme dévorait sa chair, ne laissant aucune place pour les nourritures terrestres.

Pierre-Henry GOMONT et "Pereira prétend" Pereir13

Les couleurs sont vives, presque criardes, et le ciel bleu fleure bon les éclairages méditerranéens.  Et la canicule d'alors est parfaitement restituée par une abondance de couleurs chaudes.

Pierre-Henry GOMONT et "Pereira prétend" Pereir12

En conclusion, Pereira prétend est une superbe BD, qui m’a beaucoup émue.
Les lecteurs et les critiques l’ont d’ailleurs plébiscitée comme en témoignent les nombreuses récompenses et nominations dont le Grand Prix RTL de la BD 2016 (http://www.rtl.fr/culture/arts-spectacles/pereira-pretend-est-la-bande-dessinee-rtl-de-l-annee-2016-7786145581). L’ancienne ministre de la culture, Mme Azoulay, s’est d’ailleurs déclarée admirative devant l’œuvre ! Françoise Nyssen à Angoulème n'aurait-elle donc fait qu'emprunter un chemin ouvert par sa prédécessrice ? Smile



Dernière édition par eleanore-clo le Sam 10 Fév - 16:15, édité 1 fois

eleanore-clo

eleanore-clo
docteur honoris causa
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Bonjour,  Very Happy

En repensant à la BD, il me semble qu'elle aborde aussi le thème du courage. La 9ème version du dictionnaire de l'académie française définit ainsi le mot :

(1)COURAGE n. m. XIe siècle, au sens de « cœur, siège des sentiments ». Dérivé de cœur.
1. Disposition morale qui fait entreprendre des choses difficiles, hardies et détermine à supporter la souffrance, à braver le danger. Le courage militaire. Le courage civil. Le courage physique, intellectuel, moral. Donner, inspirer du courage. Rendre, redonner courage à quelqu'un. Prendre, reprendre courage. Perdre courage. Manquer de courage. Le courage lui manque. Exciter le courage de quelqu'un. Un grand courage l'anime. N'écouter que son courage. Supporter la souffrance avec courage. Expr. Avoir le courage de ses opinions, ne pas hésiter à les exprimer en toute circonstance. Par méton. Litt. Enflammer les courages.  2. Énergie, zèle, ardeur. S'armer de courage pour se mettre au travail. Ne pas avoir le courage de se lever, de sortir, etc., ne pas en avoir la force ou l'envie. Par antiphrase. Ne pas avoir le courage d'abandonner ses enfants, ne pas en avoir le cœur ; ne pouvoir s'y résoudre. Je n'ai pas le courage de lui refuser cette joie. Expr. fig. et fam. Prendre son courage à deux mains, faire effort sur soi-même pour accomplir un acte difficile, pénible et devant lequel on a longtemps hésité.  3. Litt. Personne qui se distingue par sa noblesse d'âme ou par une grande force de caractère. Un grand courage dédaigne de se venger. Les grands courages ne se laissent pas abattre par l'adversité.  4. Interjection exhortant à la fermeté, à la patience. Allons, courage, mes amis ! Bon courage ! Du courage, nous arrivons ! Iron. Courage, fuyons ! Eh bien, bon courage ! pour souligner la difficulté d'une entreprise.


Et je pense que l'on peut attribuer à chaque protagoniste une déclinaison du vocable. Ainsi, Mata, la fiancée de Rossi, incarne le courage intellectuel. Le curé porte le courage moral. Quant à Peirera, il s'arme de courage.
D'ailleurs, cette galerie de personnages nous représente. Et nous allons de l'un à l'autre des courages, en passant parfois par la "case" veulerie !  Rolling Eyes

Bon week-end

Eléanore

Raymond

Raymond
Admin
J'avais lu cet album il y a un peu plus d'une année et ... je n'avais pas du tout croché à cette histoire.     Rolling Eyes

Il est clair que le dessin m'avait favorable impressionné, en particulier grâce à l'esthétique de ses couleurs. L'ambiance des quartiers de Lisbonne est par ailleurs assez bien restituée, mais je ne suis pas arrivé à m'intéresser la destinée de ce personnage assez terne.

A noter que certains amis m'avaient déjà dit dit bien de cet album, mais cela n'a rien changé.

Ainsi va la vie.  deso

Aurai-je le courage (et l'envie) de le relire ?  Question Question


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eleanore-clo

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Ci-joint quelques avis :

1) la critique de Télérama qui a inscrit Pereira prétend dans sa bédéthèque idéale :
http://www.telerama.fr/livre/la-bedetheque-ideale-141-pereira-pretend-un-avant-gout-de-salazar,150891.php

2) l'interview de la journaliste Monique Younès : http://www.rtl.fr/culture/arts-spectacles/pereira-pretend-est-la-bande-dessinee-rtl-de-l-annee-2016-7786145581

3) Les finalistes du Grand Prix de la Critique ABCD 2017 où figure Pereira prétend :
http://www.acbd.fr/2757/actualites/les-5-finalistes-du-grand-prix-de-la-critique-acbd-2017/

Pour compléter le propos de Raymond, ce roman graphique peut effectivement interloquer. Ainsi Pereira est un héros atypique, un peu balzacien, comme ceux des livres que ce personnage traduit en portugais dans le cadre de son travail au Lisboa. Les dialogues sont "ronds", et tiennent plus du questionnement philosophique que du débat politique. De plus, l'intrigue progresse lentement ; et nous assistons davantage à un long cheminement intellectuel qu'à une révélation. Cependant, n'est-ce pas l'essence de notre vie ?

Bon dimanche  Very Happy

Eléanore



Dernière édition par eleanore-clo le Dim 11 Fév - 15:18, édité 1 fois

eleanore-clo

eleanore-clo
docteur honoris causa
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Et pour conclure :

-  l'avis d'ActuaBD : http://www.actuabd.com/Pereira-pretend-adaptation-captivante-et-lumineuse-du-roman-de-Tabucchi

- celui de BDZoom : http://bdzoom.com/104710/bd-voyages/%C2%AB-pereira-pretend-%C2%BB-de-pierre-henry-gomont-d%E2%80%99apres-antonio-tabucchi/

- une superbe interview de l'auteur sur sa création : https://www.youtube.com/watch?v=G3F0orAb9vM. Quelle exigence artistique ! Les propos de Gomont sur la cérébralité et le côté littéraire de l’œuvre masquent un peu l'émotion qui coule doucement, goutte à goutte, page après page, et qui finit par submerger la lectrice(le lecteur), un volet de la création qui m'a beaucoup séduite.

Eléanore

Raymond

Raymond
Admin
Oui ... je ne le sais que trop ... tout le monde dit du bien de Pereira prétend. deso


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Raymond

Raymond
Admin
Le nouvel album de Pierre-Henri Gomont vient de sortir. Il s'intitule Malaterre.

Pierre-Henry GOMONT et "Pereira prétend" Malate10

BDZoom en fait la critique (très élogieuse) sur cette page :

http://bdzoom.com/133703/bd-voyages/«-malaterre-»-par-pierre-henry-gomont/

Pour ma part, je n'ai pas encore vu ce livre. Je pense que ce sera pour mon retour de vacances.   Wink


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Bonsoir Raymond
J'ai parcouru cette nouvelle œuvre avec intérêt.
Clairement, le dessin a beaucoup progressé depuis Pereira prétend. Les décors sont riches et reflètent les formidables talents de paysagiste de Gomont.  Et les personnages sont nombreux, très bien représentés. L'image du héros est puissante : un nez aquilin, entouré (protégé ?) par une omniprésente fumée de cigarette, un corps sec que la vie décharne.
Le scénario annonce d'emblée la conclusion ou peu s'en faut. J'y vois une grande finesse.
Le thème de la relation père enfant, déjà présent en filigrane dans Pereira prétend revient ici en force. Lors d'une séance de dédicaces, Gomont a laissé entendre qu'il met en scène son propre parcours...
Les thèmes du divorce, de la famille éclatée, de l'adolescence sont longuement abordés, sur fond de dénonciation du colonialisme. C'est donc une BD très réfléchie. Elle traite aussi des projets et des passions qui envahissent la vie au point de la détruire.
J'ai néanmoins été moins séduite par ce nouvel opus que par le précédent, peut-être parce qu'il est plus sombre et embrasse beaucoup de thèmes différents.
Quoiqu'il en soit, c'est la BD du mois de RTL. Smile
Bonne soirée et bonnes vacances  Very Happy
Eléanore



Dernière édition par eleanore-clo le Ven 28 Sep - 22:48, édité 1 fois

Raymond

Raymond
Admin
Merci pour les remarques ! pouce

Il y a tellement d'albums qui sortent … je en sais pas encore si je vais m'intéresser à celui-là ! Il faut déjà que je lise L'âge d'or ! Wink


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Je confie préférer l'âge d'or même si l'ambition scénaristique est moins grande. Embarassed

Du coup, en repensant à l’œuvre de Gomont, deux autres points me semblent à signaler :

1. Le jeu de mot sur Malaterre, mal-terre ou la terre du mal. Dans Autant en Emporte le vent, le domaine de Tara est au cœur de l'existence de Scarlett O'Hara. Et la jeune femme n'hésite pas à sacrifier ses proches et leur vie pour sauver sa plantation et la préserver de la Guerre de Sécession. Et bien, il en est ici de même avec l'exploitation forestière. Cette terre a envahi l'âme et l'existence du héros au point qu'il est prêt à toutes les compromissions pour en assurer la pérennité. On retrouve d'ailleurs un peu la même problématique dans le tout récent Serena : http://lectraymond.forumactif.com/t1596-serena-par-pandolfo-et-risbjerg?highlight=serena#89387.

2. La personnalité du héros. A l'opposé de Pereira, Gabriel se révèle égocentrique, immature et surtout profondément manipulateur. Le recours à un anti-héros ne rend pas la BD d'un abord très facile.

Bon week-end

Eléanore

Raymond

Raymond
Admin
C'est maintenant Tristan Martine (sur ActuaBD) qui fait un commentaire élogieux de Malaterre.

https://www.actuabd.com/Malaterre-Par-Pierre-Henry-Gomont-Dargaud

Peut être que je vais finir par le lire .... Wink


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Parution le 18 septembre Very Happy

Pierre-Henry GOMONT et "Pereira prétend" Vieux12

Eléanore

Raymond

Raymond
Admin
Le titre est plutôt intrigant ! Very Happy


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Bonsoir Raymond

Etant abonnée au compte Instagram de Pierre Henry Gomont, je puis vous apporter quelques éléments de réponse, sous réserve de ma compréhension des images mises en ligne...

Le titre de la BD fait référence au "vol" du cerveau d'Albert Enstein, par le pathologiste en charge de son autopsie.
http://www.slate.fr/story/101227/cerveaux-morts-celebres-einstein.

Pierre Henry Gomont s'est inspiré de ce fait divers pour construire une comédie où le fantôme (?) du physicien (le personnage de droite, avec la casquette) accompagne les voleurs.

Eléanore

Raymond

Raymond
Admin
Cela semble être un joli thème !  pouce


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eleanore-clo

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docteur honoris causa
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Bonjour

La fuite du Cerveau est une fable loufoque et désenchantée, écrite et dessinée par Pierre-Henry Gomont. Elle s'inspire d'un fait réel : http://www.slate.fr/story/101227/cerveaux-morts-celebres-einstein.

L'intrigue débute en 1955, dans l'université de Princeton. Einstein vient de décéder et le médecin en charge de faire son autopsie, Thomas Stloz, décide de voler le cerveau du grand savant, pour l'analyser et découvrir l'origine de sa formidable intelligence. Sauf que le fantôme du physicien est bien vivant lui Laughing et qu'il souscrit au projet de son ravisseur, dans l'espoir de faire de nouvelles découvertes ! Les deux hommes sont accompagnés de Marianne Ruby, la petite-amie du médecin, une neurologue spécialisée dans l'étude des neurones chez les souris ! Le FBI prend bientôt les fugitifs en chasse et leur road-movie les emmène dans le Kansas via le Minnesota, dans un hôpital psychiatrique dirigé par l'ancien professeur de Thomas. Les analyses vont pouvoir commencer...

Derrière ce résumé burlesque se cache une BD ambitieuse pouvant se lire à plusieurs niveaux. Le premier d'entre eux, le plus accessible, nous raconte un vol et une chasse au trésor (le cerveau d'Einstein) burlesque et pleine de fantaisie. Les multiples rebondissements rythment l’avancement du scénario et on se croirait dans le film Un monde fou, fou, fou, fou (https://fr.wikipedia.org/wiki/Un_monde_fou,_fou,_fou,_fou) de Stanley Kramer Wink. Mais Gomont est bien plus brillant que cela. Une deuxième lecture dévoile une critique caustique de l'Amérique des années 50 : l'obsession de la réussite, la judiciarisation naissante, la toute-puissance d'une presse voyeuriste, l'anticommunisme primaire (la déchéance de McCarthy date de 1954 et sa doctrine est encore dans beaucoup de têtes), etc. Mais le plus intéressant est encore à venir. L'auteur nous livre une vision désenchantée de la vie. Le fantôme d'Einstein est obsédé par l'usage qui a été fait de ses découvertes et plus particulièrement les bombardements atomiques. Thomas est marié à une femme acariâtre et méprisante, et son vol relève du désir d'être reconnu. Quant à Marianne, son amour pour le jeune médecin ne résistera pas à sa soif de connaissance. Et la fin (que je ne vous dévoilerai pas !) est donc logique. La fuite du cerveau est comme certaines œuvres de Mozart ou de Richard Strauss. Derrière la légèreté et la vivacité se cache une douce amertume :


Je me suis juré de l'aimer comme il le fallait, et d'aimer même l'amour qu'il aurait pour d'autres. Je ne m'étais certes pas douté que cela devrait me surprendre si vite ! La plupart des choses qui arrivent ici-bas sont telles qu'on ne les croirait pas si l'on pouvait les entendre raconter. Seul celui qui les a éprouvées y croit, mais sans savoir comment - voici cet enfant, et me voici, moi, et avec cette petite étrangère que voilà, il sera aussi heureux qu'on peut l'être, de la façon dont les hommes entendent le bonheur.

La BD est découpée en plusieurs chapitres, chacun préfixé par une citation d'un auteur célèbre dont le propos nous guide pour une meilleure compréhension des pages qui suivent. Le premier chapitre bénéficie ainsi d'une pensée d'Orwell : "vous ne possédez rien en dehors des quelques centimètres cubes de votre cerveau". On poursuit par Molière, Spinoza, Sénèque, excusez du peu Very Happy . Et le dernier chapitre, peut-être la morale de la fable, bénéficie d'une très belle phrase de René Char : "Toute action qui engage l'âme aura pour épilogue un repentir ou un chagrin".

Le dessin de Gomont s'améliore de volume en volume, et c'est un réel plaisir de retrouver ce trait toujours aussi nerveux et ces couleurs toujours aussi vives. On retrouve aussi les procédés graphiques déjà développés avec Pereira prétend : la mise en image des pensées dans de savoureux croquis. Les décors sont criants de vérité. En fait, l'auteur a séjourné plusieurs mois aux États-Unis avant de commencer cette BD et, tel un Tocqueville moderne, en a parfaitement saisi l'âme et les décors.

Pierre-Henry GOMONT et "Pereira prétend" PlancheS_70800

Pierre-Henry GOMONT et "Pereira prétend" Fuite_12

Pierre-Henry GOMONT et "Pereira prétend" Fuite_11

Pierre-Henry GOMONT et "Pereira prétend" Fuite_13

La fuite du cerveau était attendue et elle ne décevra pas les amateurs de BD. La légèreté et l'humour apparent cachent une œuvre belle et profonde. Pierre Henri Gomont est un des grands auteurs de la BD actuelle, à n'en pas douter. Lisez cette bande dessinée, vous ne regretterez pas le détour Smile.

Eléanore

eleanore-clo

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docteur honoris causa
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Le journal Le Monde a en tout cas beaucoup apprécié comme en témoigne cet article du 31 juillet 2020.

BD : Pierre-Henry Gomont sur les traces du voleur des méninges d’Einstein

Une planche de BD de la rentrée (2/4) « La Fuite du cerveau », à paraître le 18 septembre, raconte avec humour l’histoire rocambolesque mais vraie de Thomas Stoltz Harvey, qui a subtilisé le cerveau du génie. Avec un certain professeur Albert en invité d’honneur…

Le 18 avril 1955, à Princeton (New Jersey), Albert Einstein meurt, à l’âge de 76 ans, d’une rupture d’anévrisme. Peu de temps après, un coup de folie s’empare du pathologiste Thomas Stoltz Harvey, chargé de réaliser l’autopsie du savant : il subtilise son cerveau afin d’identifier le siège du génie humain, rien de moins. Einstein avait pourtant refusé, de son vivant, que son corps soit livré à la science, et avait même formulé le vœu d’être incinéré : personne ne devait pouvoir idolâtrer ses restes. Raté. Un feuilleton rocambolesque attend l’encéphale du père de la relativité. Ses rebondissements mettront en émoi moult scientifiques, hommes politiques et autres agents du FBI, plusieurs années durant.

Que faire d’un fait divers aussi spectaculaire quand on pratique la bande dessinée, discipline offrant une grande licence artistique ? Une comédie bien sûr, doublée d’une course-poursuite à l’intérieur des Etats-Unis. Pierre-Henry Gomont s’est régalé, et régale ses lecteurs, en emboîtant le pas de Thomas Stoltz Harvey (dont le nom est raccourci en Thomas Stoltz), qu’il a flanqué d’un comparse inattendu en la personne d’Einstein lui-même (alias professeur Albert). Affublé d’une chapka ou d’une casquette de base-ball pour cacher son crâne trépané, le revenant se retrouve ainsi aux premières loges des convoitises qui entourent sa propre matière grise.

Lente déchéance du corps et de l’esprit

Sautillante comme un film de Billy Wilder, la cavale sur fond de guerre froide convoque de nombreux personnages pittoresques, à l’image de ce chercheur fou aux faux airs de William S. Burroughs (qui s’adonnait alors à de multiples expériences hallucinatoires au milieu du Kansas). « J’ai forcé un peu le trait », reconnaît volontiers le dessinateur. On ne lui en tiendra pas rigueur, bien au contraire.

Touchante en revanche est la relation entre le savant sans cortex et son kidnappeur de neurones. Pierre-Henry Gomont a transposé là le souvenir d’un grand-père dont il était proche, qui fut « victime d’une attaque avant d’être diminué pendant plusieurs années ». La Fuite du cerveau (Dargaud, parution le 18 septembre) raconte la lente déchéance du corps et de l’esprit, fatalité à laquelle n’échappe pas l’une des plus grandes intelligences du XXe siècle, ramenée à l’état de vieillard vulnérable.

Exécuté d’un trait vif favorisant l’enchaînement des situations, écrit d’une plume élégante qui réconcilie BD et littérature, l’album n’oublie pas d’aborder la question du détournement des créations scientifiques par les sphères politiques – sujet qu’a bien connu Einstein, à travers la genèse de la bombe atomique. Mais la « création », ici, n’est autre que lui-même, ou plutôt son cerveau, s’amuse Pierre-Henry Gomont, ancien banquier et ex-thésard en sociologie ayant basculé sur le tard dans le 9e art – une autre histoire de circonvolutions.

Raymond

Raymond
Admin
Merci pour cette présentation ! pouce

C'est évidemment un titre intéressant mais ... la concurrence va être rude pendant cette rentrée d'automne. affraid


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Raymond

Raymond
Admin
Bon ... avouons-le ... je me suis un peu ennuyé à la lecture de la Fuite du Cerveau !  Neutral

Pierre-Henry GOMONT et "Pereira prétend" Fuite-10

Le thème est intéressant, certes, et le début est prometteur, mais l'intrigue est ensuite construite d'une façon très fantaisiste (et probablement improvisée). Le scénario n'est rapidement plus crédible et il est en plus assez long (je dirais même trop long). Si Gomont avait l'intention de raconter une pochade, il aurait dû la faire plus courte.

C'est dommage, parce que le thème de départ (le vol du cerveau d'Einstein) est intéressant en soi. Il y a quelque moments d'ailleurs où l'auteur évoque la naïveté des scientifiques qui sont à l'origine de cet événement réel. C'est en tout cas une anecdote très révélatrice des mythes scientifiques que l'on cultivait pendant les années 50. Mais l'auteur se moque tellement de ses personnages qu'ils en deviennent inintéressants.

Je postule que cette histoire aurait mieux été valorisée si l'auteur avait respecté les événements réels. Et je pense en tout cas qu'une fois de plus, la réalité est plus intéressante que la fiction.  Rolling Eyes


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Désolée du conseil alors Rolling Eyes
Eléanore

Raymond

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Ce n'est pas grave. Je me tiens au courant de l'actualité BD et ce livre avait des tas d'échos favorables. Tu n'es donc pas la seule à l'avoir recommandé.  Wink

Et puis on ne peut pas toujours aimer ce que l'on lit. Comme j'essaie souvent la "nouvelle BD", il n'est pas rare que je sois déçu mais je n'en fait pas une maladie.

Et puisqu'on parle de la Fuite des cerveaux, voici une interview de l'auteur qui s'explique sur ses choix scénaristiques :

https://www.actuabd.com/Pierre-Henry-Gomont-L-immediatete-du-dessin-revet-une-formidable-dimension


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